ANALYSES

Le partage des ressources hydriques : entre tensions domestiques et coopération transnationale. De Sao Paulo à la Californie, sécheresse, pénurie et rationnement (I)

Tribune
27 avril 2015
Du 12 au 17 avril 2015 s’est tenu, en Corée du Sud (Daegu et Gyeongbuk), le 7e Forum Mondial de l’Eau. Organisée tous les trois ans (la précédente édition s’était déroulée en 2012 à Marseille) par le Conseil mondial de l’eau, une organisation à but non lucratif créée en 1996, cette manifestation réunit un ensemble hétéroclite d’acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux, de représentants politiques et de la société civile, d’acteurs publics et privés, issus des milieux associatifs et militants autant que des milieux industriels et de l’entreprise [1]. A sa façon, cet ensemble de personnes (chercheurs, experts, activistes, parlementaires, etc.) et d’acteurs institutionnels (organisations internationales, gouvernements, ONG, Fondations, collectivités territoriales, entreprises, etc.) concernés par les questions hydriques compose ce que d’aucuns ont pu appeler une communauté mondiale de l’eau. Cette nouvelle édition, intitulée « L’eau pour notre avenir », a une nouvelle fois abordé une grande partie des questions désormais identifiées comme représentant des risques pour la sécurité des populations.

Forts d’un diagnostic désormais bien connu (748 millions de personnes n’ont pas d’accès à l’eau potable dans le monde, 2,5 milliards de personnes n’ont pas accès à des infrastructures d’assainissement améliorées, etc.), ces problèmes d’eau concernent tout à la fois les enjeux de sécurité hydrique, ou comment rendre l’eau disponible pour le plus grand nombre (accès à l’eau, distribution, enjeux sanitaires), ceux du développement et de la prospérité économiques (alimentation, énergies, urbanisation), la gestion durable des ressources en eau ou encore les mécanismes permettant de répondre de manière effective aux enjeux hydriques actuels. A l’image des éditions précédentes, cette réunion entièrement consacrée aux ressources en eau, la seule dans son genre, n’a reçu que peu d’échos médiatiques. Quant aux résultats de ces nombreux débats et tables rondes, ainsi que les engagements effectifs susceptibles de changer la donne là où cela est nécessaire, ils semblent bien maigres et toujours en deçà des attentes, comparées à l’urgence et aux risques potentiels encourus. Cependant, et comme souvent, ces forums ont au moins comme mérite de réunir en un même lieu l’ensemble des acteurs concernés par les enjeux hydriques et d’échanger au sujet de problèmes à traiter et des remèdes à y apporter. Ces forums permettent non seulement d’inscrire les questions hydriques à l’agenda politique international, mais ils peuvent également servir à rapprocher les positions d’acteurs aux intérêts différents, voire divergents.

Si, d’une manière générale, les questions de pénurie ou de partage des ressources en eau peinent à s’imposer comme des problématiques dignes de faire l’objet d’actions politiques nationales ou internationales, faute, bien souvent, d’absence de prise de conscience de la réalité des problèmes posés, l’actualité nous rappelle pourtant que des crises hydriques internes aux États sont déjà à l’œuvre, autant, d’ailleurs, que des réponses concertées pour une gestion partagée de ces ressources transnationales. Ainsi, de la sécheresse de Sao Paulo au Brésil, en début d’année, à celle qui frappe la Californie aux États-Unis, en passant par l’accord signé le 23 mars 2015 à Khartoum (Soudan) par les chefs d’État égyptien, éthiopien et soudanais à propos du partage des eaux du Nil, l’actualité nous rappelle à travers ces trois exemples la nature de certains des problèmes auxquels nombre d’États et de populations devront faire face à l’avenir en matière de ressources hydriques.

Sécheresse à Sao Paulo

Avec plus de 12 % des ressources en eau douce de la planète, le Brésil représente l’un des pays au monde les mieux dotés en ressources hydriques. Dès lors, les perspectives de voir une ville comme Sao Paulo, capitale de l’État du même nom et ville industrialisée la plus riche du Brésil, se retrouver en situation de pénurie d’eau ont longtemps étaient difficilement concevables. Pourtant, frappé par une sécheresse d’une rare intensité, avec cette année un niveau de précipitations hivernal inférieur de plus de 35 % à la moyenne habituellement enregistrée, et ce après deux années également faibles en précipitations, Sao Paulo connaît depuis le début de l’année 2015 une situation de crise hydrique sans précédent. Les niveaux des principaux réservoirs d’eau qui alimentent la majorité de la population de la ville sont largement inférieurs à ce qu’ils devraient être pour satisfaire les besoins des populations. Cette situation est le produit de nombreux facteurs et incite à relativiser le schéma d’analyse empirique selon lequel disposer d’importante quantité d’eau douce suffirait à régler les problèmes hydriques d’un pays. Le cas de Sao Paulo n’est qu’une nouvelle démonstration du fait que la disponibilité en eau douce à l’échelle d’un pays ne règle pas le problème central de l’accès et de la distribution de ces ressources.

Cette sécheresse s’accompagne d’une gestion des ressources en eau par l’État et la ville de Sao Paulo inadaptée à une ville de près de vingt millions d’habitants dans laquelle les besoins augmentent non seulement du fait de la croissance démographique, mais également en raison des nouvelles aspirations des classes moyennes. Les infrastructures en matière d’approvisionnement en eau se révèlent bien souvent vétustes et les nombreuses fuites contribuent au gaspillage des ressources ; à cela s’ajoute les pollutions des bassins hydriques et les effets néfastes de la déforestation sur les disponibilités en eau. Ces différents facteurs, aggravés par la sécheresse, ont conduit les autorités à envisager le rationnement d’eau. Dans cette hypothèse, les populations de Sao Paulo n’auraient accès à l’eau que deux jours dans la semaine. Cependant, pour nombre de Paulistes, le rationnement est déjà une pratique courante, contrainte non du fait d’une décision des autorités locales, mais parce que les infrastructures rendent l’accès à l’eau incertain et rare au quotidien dans de nombreux quartiers de la ville.

Restrictions en Californie

Les mêmes phénomènes (sécheresse) produisant les mêmes effets (pénurie), l’État de Californie, le plus peuplé des États-Unis avec trente-huit millions d’habitants, connaît lui aussi une crise hydrique cette année. La saison des pluies, qui court de décembre à avril, s’est une fois de plus révélée pauvre en précipitations, conduisant l’État de Californie à devoir faire face pour la quatrième année consécutive à une situation de sécheresse. Comme au Brésil, les réservoirs d’eau, naturels ou construits, n’ont pas été rechargés, faute de pluies abondantes, ou même de neige dans certaines régions.

Dans cet État, l’un des plus riches du pays, en revanche, le rationnement n’est pas resté à l’état d’hypothèse ; il est devenu une réalité pour la première fois de son histoire. Le gouverneur de l’État, Edmund G. Brown Jr, a ainsi décidé le 1er avril 2015 de réduire de 25 % les usages d’eau dans les villes.

Avec la sécheresse, la (sur)consommation d’eau est l’autre facteur majeur participant à cette crise hydrique. Outre les usages domestiques et de loisirs d’une population de plus en plus nombreuse et de plus en plus riche, c’est surtout l’activité agricole qui met les ressources en eau douce sous pression. En effet, alors que la mesure de restrictions d’eau ne concerne pas le secteur de l’agriculture, celui-ci compte pourtant pour 80 % des ressources en eau utilisées dans l’État. Ainsi, parmi les différents usages de l’eau (domestique, industriel, agricole), l’agriculture est l’activité la plus consommatrice d’eau, et c’est souvent en son nom que nombre d’agriculteurs participent à la raréfaction des ressources en procédant à la surexploitation des réservoirs d’eau naturels.

Aux États-Unis, loin de rester confinées à un débat d’experts, la situation de sécheresse et de pénurie en Californie, ainsi que les mesures adoptées pour y faire face trouvent un réel écho dans l’espace public, relayant et alimentant les débats autour des effets du changement climatique et des usages domestiques, industriels et surtout agricoles des ressources en eau.
Ces deux situations internes à des États développés (États-Unis) ou en voie de développement économique (Brésil) sont chargées de tensions sociales potentielles. Si, sous l’effet du réchauffement climatique, des usages intensifs des ressources hydriques, de leur surexploitation et de leur pollution, ces situations de sécheresse et de pénuries d’eau devaient se maintenir ou s’intensifier à l’avenir, elles ne manqueraient pas de susciter des tensions entre les différents usagers de ces ressources (agriculteurs contre usagers civils ou industriels, riches contre pauvres, etc.) et remettre en cause la légitimité du partage actuel de ces ressources.

A une autre échelle, celle des relations entre États et des rapports transnationaux, la question du partage des ressources en eau s’est également trouvée au cœur d’une actualité récente, bien que passée inaperçue malgré l’importance des enjeux à l’œuvre, notamment en termes sécuritaires. En effet, au début du printemps 2015, un accord de coopération a été signé entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan pour le partage des ressources du Nil, suggérant ainsi que l’eau, source de tensions potentielles, peut également être une source de coopération entre les États.

[1] Une dizaine de chefs d’État et une centaine de ministres étaient présents en Corée du Sud à l’occasion du forum.
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