ANALYSES

Les enjeux de la visite en Europe du Premier ministre indien, Narendra Modi

Tribune
10 avril 2015
Presqu’un an après sa prise de fonction, Narendra Modi, le Premier ministre indien, est en visite d’Etat en Europe. Il sera reçu en France du 9 au 11 avril, avant de rejoindre l’Allemagne jusqu’au 14 avril – son déplacement à l’étranger se poursuivra ensuite par une visite au Canada jusqu’au 17 avril. Elu en mai 2014 après avoir axé son programme électoral sur la relance économique du pays et la création d’emplois, le leader du parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP), semble cependant avoir pris goût à la politique étrangère.

Persona non grata dans de nombreux pays européens, dont la France, et aux Etats-Unis pendant plusieurs années pour son rôle supposé dans les émeutes anti-musulmanes de 2002 dans l’Etat du Gujarat (dans l’Ouest de l’Inde), dont il était alors le tout nouveau ministre en chef, qui avait causé la mort de plus de 1000 personnes, sa nomination au poste de Premier ministre a forcé de nombreux Etats à reconsidérer leur position. Privé de visa d’entrée aux Etats-Unis depuis 2005, Narendra Modi ne semble pas avoir tenu grief de cette interdiction, levée depuis son élection. Le Premier ministre indien s’est ainsi rendu aux Etats-Unis en septembre 2014, dans un premier temps pour y prononcer son premier discours à l’Assemblée générale des Nations unies, puis, dans la foulée, pour une visite officielle à Washington à l’invitation du président Barack Obama. Depuis lors, les relations entre les deux pays se sont considérablement améliorées, comme l’a prouvé la visite officielle en Inde du président des Etats-Unis quelques mois plus tard, fin janvier 2015, à l’occasion de la célébration annuelle du Republic Day, qui marque l’entrée en vigueur de la constitution indienne le 26 janvier en 1950.

Politique étrangère : « Neighborhood first »

Courtisée par les puissances internationales, qui se succèdent à New Delhi (Chine, Etats-Unis, Russie, Australie), l’Inde du Premier ministre Modi n’a pas caché son ambition de recouvrer son influence régionale. En effet, la place laissée vacante par le gouvernement précédent, au pouvoir pendant dix ans, a été comblée durant cette période par la stratégie chinoise du « collier de perle », appelée depuis peu en Chine « la route maritime de la soie du XXIe siècle ». L’influence chinoise en Asie du Sud, qui s’est notamment manifestée dans l’océan Indien, a conduit le parti nationaliste hindou à adapter sa doctrine diplomatique et à faire du « neighborhood first », le « voisinage en premier », le socle de son engagement en politique étrangère.

La première démonstration de cette orientation diplomatique aura été l’invitation surprise à New Delhi, à l’occasion de la cérémonie d’investiture de N. Modi, le 26 mai 2014, de l’ensemble des dirigeants de la région. Dès lors, la présence, ce jour-là, de la plupart des chefs d’Etat ou de gouvernement des pays de la région, y compris celle du Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, est apparue à la fois comme un geste d’ouverture à l’égard d’Etats avec lesquels régnait une mésentente, mais également comme un signal indiquant que l’Inde avait l’intention de reprendre pied dans les affaires régionales avec plus de détermination qu’elle ne l’avait fait ces dernières années.

Dans la foulée, le ballet diplomatique régional commençait. Le Premier ministre s’est ainsi rendu en visite d’Etat au Bhoutan les 15-16 juin 2014, trois semaines après sa prise de fonction ; puis au Népal, les 3 et 4 août, où il retournait en novembre pour le 18e sommet de la South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC) ; enfin, du 10 au 14 mars, le « Modi Tour » visitait les Seychelles, l’Île Maurice et le Sri Lanka (où aucun Premier ministre indien n’était venu depuis vingt-huit ans). Entre-temps, le président du Bangladesh était reçu en visite officielle en Inde en décembre 2014, suivi par le Premier ministre du Bhoutan en janvier 2015 et le nouveau président élu du Sri Lanka, en février.

Dans le même temps, et outre le jeu complexe de relations avec les grandes puissances internationales, le Premier ministre élargissait le cercle d’influence de l’Inde au-delà de l’Asie du Sud en visitant et accueillant également les dirigeants des Etats d’Asie du Sud-Est (Vietnam, Singapour, Birmanie). Rarement un agenda diplomatique n’aura autant exprimé les priorités diplomatique et stratégique du pays. En l’espèce, le voyage en Europe de Narendra Modi arrive tard et se réduira à la France et l’Allemagne, sans passage par Londres pour cause de campagne électorale, et surtout sans faire de détour par Bruxelles, où le 16e sommet Union européenne/Inde prévu initialement le 16 avril 2015 a été annulé, sans qu’aucune raison ne soit donnée. Cette annulation ne fait que confirmer la représentation que l’Inde développe à propos de l’Europe, à savoir une collection d’Etats plus ou moins puissants avec lesquels il s’agit de négocier individuellement, notamment sur le plan commercial, avec des Etats européens en concurrence les uns avec les autres pour l’accès au marché indien.

La promotion de la diplomatie économique

Les premiers pas diplomatiques du leader nationaliste indien ont également été marqués du sceau de la nécessité de relancer l’économie du pays. La combinaison des deux problématiques (politique étrangère et croissance économique interne) ont conduit le gouvernement indien à faire de la diplomatie économique l’un des axes de leur action politique. Une notion que le pays partage avec la France. En effet, avec ce principe, défendu en France par le ministre des Affaires étrangères et du développement international, Laurent Fabius, dès sa prise de fonction en 2012, la politique extérieure doit également être pensée et menée dans l’optique de la relance économique du pays, la croissance économique devant, en retour, être utilisée comme un levier de puissance internationale. Dans la logique du Premier ministre indien, la puissance économique apparaît comme une condition de la crédibilité internationale, celle qui permettra au pays de défendre ses préférences sur la scène internationale avec d’autant plus d’efficacité. Cette diplomatie économique a notamment pris la forme d’un slogan, le « Make in India », auquel les mesures de libéralisation de l’économie visant à attirer les investissements étrangers adoptées depuis dix mois devaient donner corps.

Depuis l’arrivée au pouvoir de N. Modi, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, s’est déjà rendu en Inde à deux reprises: une première fois du 29 juin au 2 juillet 2014, quelques semaines après la prise de fonction de la nouvelle administration, visite au cours de laquelle il a rencontré le Premier ministre et, une seconde fois, le 5 février 2015, pour une conférence sur le climat. Lors de cette visite, au cours de laquelle il s’est une nouvelle fois entretenu avec le Premier ministre, il a également rencontré son homologue des Affaires étrangères, Madame Sushma Swaraj, mais également le ministre de l’Environnement, des Forêts et du Changement climatique, Monsieur Prakash Javadekar, et le ministre des Chemins de fer, Monsieur Suresh Prabhu. Il était accompagné à cette occasion par une délégation de chefs d’entreprise des secteurs du transport, des énergies renouvelables, de la distribution d’eau, etc. La préparation de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP 21), « Paris Climat 2015 », qui se tiendra du 30 novembre au 11 décembre 2015 à Paris, était à l’ordre du jour des discussions. Tout comme elle le sera certainement lors des trois jours de la visite officielle de N. Modi en France qui se tient du 9 au 11 avril. Le soutien de l’Inde à la signature d’un nouvel accord international applicable à tous les pays visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre lors de la conférence apparaît en effet comme une condition du succès de celle-ci.

La négociation ou la signature d’accords avec des entreprises françaises dans les secteurs du transport, des infrastructures urbaines, du nucléaire civil (centrale EPR) ou du spatial seront à l’ordre du jour de cette visite. Un déplacement au Centre national d’études spatiales (CNES), à Toulouse, le samedi 11 avril, est d’ailleurs programmé. De même, il est fort à parier que la désormais récurrente question de la négociation du contrat de vente des avions de combat Rafale sera scrutée avec attention. Il serait cependant regrettable que ces enjeux commerciaux soient le déterminant central à l’aune duquel évaluer la relation entre les deux pays.
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