ANALYSES

Tour du monde géopolitique

Presse
1 avril 2015
Pascal Boniface, vous êtes spécialiste de géopolitique. On a l’impression que cette notion devient très extensive. Pourriez-vous nous donner une définition et un périmètre de la géopolitique ?
Pendant très longtemps, ce terme a été banni du fait de son instrumentalisation par les nazis au travers de l’association qui était faite avec la notion d’« espace vital ». En France, alors que l’on a une école de géographie historiquement très puissante, le terme a été tabou, et il faut rendre hommage à Yves Lacoste, qui l’a remis au goût du jour dans les années 1960 en dédiabolisant politiquement la notion. Depuis, on peut dire que le mot est utilisé pour tout et n’importe quoi. Finalement, la géopolitique, c’est maintenant une étude des relations internationales. Cela englobe une analyse sociétale, économique, politique, sécuritaire, etc. Donc, il faut faire appel à différentes formes de savoir : la politique, la géographie, le droit international, l’économie, la sociologie, l’histoire… D’ailleurs, l’origine des géopolitologues est très variée.

La France a été touchée sur son sol par le terrorisme islamiste. Comment évaluez-vous l’impact de ces actes ?

L’impact du terrorisme est sans commune mesure avec le nombre de morts qu’il peut susciter. On peut être frappé de voir l’ensemble des députés chanter La Marseillaise alors qu’il y a eu des moments plus fondateurs ou plus graves dans la République. Ne tombe-t-on pas dans le piège des terroristes en leur donnant cette importance ? En parlant tellement de leurs vidéos sur Internet, ne fait-on pas exactement ce qu’ils attendent ?

Comment en arrive-t-on à de tels actes ?

Ce que montrent ces attentats, c’est l’interaction entre causes nationales et causes internationales. Les frères Kouachi ont eu un parcours assez banal avant de tomber dans le radicalisme et le terrorisme. Ce qui les a fait dévier, ce sont, entre autres, les conséquences de la guerre d’Irak et la vue des photos de la prison d’Abou Ghraib (la prison centrale de Bagdad, NDLR), où des Irakiens ont été humiliés par l’armée américaine, ainsi que les influences de propagandistes en France.

Peu de voix se sont élevées en faveur d’un Patriot Act à la française. Pourquoi l’expérience américaine n’est-elle pas intéressante à dupliquer ?

On a beaucoup argumenté sur le débat entre sécurité et liberté. Même s’il est légitime, la question est celle de l’efficacité. À cet égard, la prison de Guantanamo fournit une réponse évidente : dans leurs vidéos, les terroristes affublent leurs victimes des mêmes tenues orange que celles de la prison américaine. Cette reprise des codes américains montre que Guantanamo a été une machine à relancer le terrorisme plus qu’à le combattre. Il faut évidemment mettre hors d’état de nuire les terroristes, mais surtout ne pas susciter de nouvelles vocations.

Certaines voix disent que le conflit israélo-palestinien s’est importé en France. Quelle est votre opinion ?

Oui, le conflit est importé des deux côtés. Les instances communautaires officielles juives déplorent cette importation mais appellent elles-mêmes à une solidarité inconditionnelle avec Israël, ce qui est une forme d’importation – même si une partie des juifs de France ne soutient pas le gouvernement israélien. Par ailleurs, beaucoup de musulmans français se sentent solidaires des Palestiniens. Et ce n’est pas limité aux musulmans : chez nombre de jeunes, il y a une « génération Gaza », comme il y a eu dans les années 1960 des révoltés contre la guerre au Vietnam au-delà de la communauté asiatique. Pour éviter le recours à la violence, il faut permettre tous les débats, combattre les arguments par d’autres arguments. Dès lors que la parole est libre, il faut en parallèle interdire et sanctionner toutes les violences et les dérapages. Il convient d’appliquer la loi, qui est très précise. Néanmoins, il faut être réaliste, la paix au Proche-Orient n’est pas pour demain. Donc, l’important est d’apprendre à vivre avec, sans se déchirer en France.

Quelles sont les causes profondes du terrorisme et comment les lier aux conflits du Proche-Orient et à la guerre que se livrent sunnites et chiites ?

Il faut bien voir que le terrorisme n’est pas d’origine génétique. En Europe, jusqu’en 2014, les Corses, les Irlandais et les Basques ont provoqué beaucoup plus d’attentats que les musulmans. Il ne faut donc pas essentialiser ou attribuer à des causes de civilisation : ceux qui ont fait référence à cette notion après les attentats de 2001 ont rendu service aux terroristes, c’est ce qu’ils cherchaient. On connaît l’enchevêtrement des conflits dans la région : la guerre d’Irak, le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie et en Libye, tous ces foyers de tensions suscitent de la violence. Quant à l’affrontement chiites-sunnites, il existe, mais je ne crois pas qu’il explique les conflits. Regardez, la Turquie et l’Iran ont des liens constructifs, le Qatar est dans une relation moins hostile avec l’Iran qu’avec l’Arabie Saoudite, l’Iran a de bons contacts avec le Hamas sunnite. Je crois beaucoup plus à la lutte d’influence entre l’État saoudien et l’État iranien qu’à une explication par l’opposition entre sunnites et chiites. C’est une rivalité nationale sur laquelle la question religieuse se superpose mais n’est pas le moteur initial.

Quel peut être l’effet du changement à la tête du royaume saoudien ?

Peu de gens sont satisfaits de l’état démocratique du royaume, mais beaucoup plus encore craignent le changement. Les chefs d’État occidentaux se sont précipités pour rendre hommage au souverain défunt et présenter leurs condoléances à son successeur. Certes, condamner à la décapitation ou à mille coups de fouet quelqu’un pour blasphème nous pose problème. Mais l’Arabie Saoudite est présentée comme un allié indéfectible du monde occidental.

L’Arabie Saoudite est-elle l’instigatrice de Daesh ?

Il est certain que le pays a largement financé des écoles coraniques et des prédicateurs radicaux et qu’il a, au début de la guerre en Syrie, soutenu des groupes radicaux violents parce que Bachar el-Assad était leur adversaire principal. L’Arabie a joué avec le feu sur ce point. Néanmoins, Daesh et Al-Qaïda sont les pires ennemis du royaume wahhabite. Ainsi, Al-Qaïda considère que le pays est apostat car trop lié aux Occidentaux.

La théorie du complot revient en force à chaque événement violent. Est-ce une stratégie payante ?

La théorie du complot explique par l’irrationnel des choses qui sont rationnelles, en accordant une cause unique à des événements qui en ont plusieurs. Ainsi, ceux qui expliquent tout par un complot américano-sioniste sont dans le délire. En revanche, dire qu’un État a un plan stratégique contre un autre n’est pas un complot, cela relève de l’intérêt supérieur d’État. De ce point de vue, les Américains ont tenté d’avoir un contrôle stratégique du Proche-Orient parce que c’était leur intérêt ; ce n’est pas de l’ordre du complot.

Le monde arabe est celui qui croit le plus au complot, et cela s’explique sans doute par la trahison des Européens après la Seconde Guerre mondiale : les Français et les Britanniques avaient promis l’indépendance aux Arabes s’ils se révoltaient contre l’Empire ottoman. Une fois la révolte passée, les Occidentaux ont pris ces territoires sous mandat. Mais évoquer des complots de l’étranger est aussi un moyen de s’exonérer de ses propres responsabilités.

La responsabilité des États-Unis est invoquée dès la guerre froide, avec le financement des moudjahidines d’Afghanistan en 1979, puis avec la montée de l’islamisme après la guerre en Irak et après les attentats du 11 Septembre. Les États-Unis sont-ils responsables du djihadisme ?
Non, parce qu’il n’y a jamais qu’un seul responsable dans une situation. Mais ils ont joué avec le feu. À l’époque de la guerre en Afghanistan, financer des moudjahidines était le prix à payer pour faire tomber le communisme. Les États-Unis n’ont pas su distinguer les dangers potentiels : Oussama Ben Laden était initialement un agent américain. Dire « L’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne porte pas toujours un résultat heureux.

Les États-Unis continuent-ils de « tirer les ficelles du monde » ?

Je pense que non. Les Américains restent en tête pour le soft power et même ceux qui crient « Mort à l’Amérique » sont souvent chaussés de Nike et regardent les séries américaines. Mais cette puissance culturelle est en train de se multipolariser. Pour moi, les deux facteurs géostratégiques décisifs dans notre histoire récente sont l’apparition de l’opinion comme facteur décisif des relations internationales et la fin du monopole du monde occidental sur la puissance, c’est-à-dire la fin de cinq siècles d’histoire, depuis 1492.

La grande erreur des États-Unis a été de penser que, ayant triomphé de l’Union soviétique sur une période de quarante ans, ils domineraient le monde devenu unipolaire. Leur erreur date précisément d’un sommet du G7 à Londres en 1991. À l’époque, l’Union soviétique connaît d’importantes difficultés financières et a besoin d’un soutien des Occidentaux. Quelques mois plus tôt, au moment de la guerre du Golfe, Mikhaïl Gorbatchev, pourtant allié de l’Irak, n’a pas mis son veto à la guerre et a voté en faveur d’une attaque de l’Irak, aux côtés des Occidentaux. Pour lui, l’enjeu d’un nouvel équilibre planétaire, dans lequel l’URSS resterait ce qu’elle est, est alors plus important que de protéger un allié. À cette époque, les Américains viennent d’« empocher » la réunification allemande, le retrait d’Afghanistan, le désarmement nucléaire et la guerre du Golfe : ils se voient en vainqueurs de la guerre froide. Lors de ce sommet de 1991, Gorbatchev est asphyxié par un prix du pétrole à 10 dollars le baril et sollicite un prêt occidental. George Bush père refuse, contre l’avis de la France et de l’Allemagne. L’URSS disparaîtra quelques mois plus tard. À ce moment-là, les États-Unis ont perdu une occasion historique d’aider un pays qui serait resté communiste, mais qui aurait donné plus de libertés que Poutine actuellement et aurait été un partenaire fiable du monde occidental. On en paie encore le prix.

Voulez-vous dire que la position russe sur la Syrie, à rebours des attentes des Occidentaux, est le fruit de cette époque ?

Pas seulement, bien sûr. L’histoire libyenne s’y est surajoutée. Lorsque, en 2011, l’ONU a voté une résolution qui autorisait l’usage de la force pour protéger les populations civiles, le mandat s’arrêtait là. C’est la raison pour laquelle les Russes, alors alliés de Mouammar Khadafi, n’avaient pas mis leur veto à cette résolution. Pourtant, les Occidentaux en ont profité pour changer le régime. Les Russes ont vécu cela comme une trahison. La Syrie paie aujourd’hui le prix de la guerre d’Irak et de la guerre de Libye, et les Russes sont amenés à soutenir Bachar el-Assad malgré sa sauvagerie.

Ces événements vécus comme une trahison par la Russie expliquent-ils l’attitude de Poutine vis-à-vis de l’Ukraine ?

Si Vladimir Poutine est brutal, c’est parce qu’il a le sentiment que son pays a été humilié dans les années 1990, et il ne veut pas reproduire cela. Néanmoins, il faut rappeler que, si les Ukrainiens sont victimes de quelque chose, c’est d’abord de l’incurie de leurs propres gouvernants depuis l’indépendance, plus encore que des visées extérieures de Poutine : si l’Ukraine n’avait pas été spoliée par quelques oligarques et si la richesse avait été mieux répartie, elle aurait pu se développer et les événements récents auraient pu ne jamais se produire.

Comment voyez-vous évoluer la situation du point de vue de la répartition du territoire entre l’Ukraine et la Russie ?

Il ne faut pas s’illusionner sur un retour de la Crimée dans l’Ukraine : c’est irréaliste parce que ni la Russie ni les habitants de Crimée ne le voudront. On ne peut qu’espérer que la guerre civile prenne fin dans le Donbass. Cela passera peut-être par une fédéralisation de l’Ukraine, car celle-ci est duale, occidentale et slave : on ne peut pas lui demander de choisir entre les Occidentaux et la Russie.

Dans ce nouveau monde qui n’est plus bipolaire, comment organiser les relations entre États ?

Dans ce monde multipolaire, on parle beaucoup des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Mais se concentrer sur ces quatre pays est une erreur : il n’y a pas grand-chose de commun entre eux, c’est artificiel. Cette notion a été créée par la banque Goldman Sachs en 2001 pour rassurer les marchés après le 11 Septembre. Il y a près de soixante-dix pays émergents aujourd’hui, qui développent une classe moyenne, stratégique dans le développement démocratique. Vis-à-vis de cette évolution fondamentale, il y a deux erreurs à ne pas commettre : la première, c’est de ne pas en prendre conscience et de continuer à agir comme avant, en disant aux autres : « Voilà comment il faut faire, faites-le. » Or l’Occident ne peut plus rien imposer, y compris en termes de valeurs, car on a quelques taches sur notre tenue. La seconde erreur consiste à penser que, n’ayant plus le monopole de la puissance, nous ne sommes plus puissants. On se désespère de l’état de l’Union européenne, mais elle pèse 6 % de la population mondiale, 20 % du PIB mondial et 50 % des dépenses sociales mondiales. L’Union reste donc un centre de prospérité, envié par tous, sauf peut-être par ceux qui vivent à l’intérieur.

Comment voyez-vous l’avenir du continent africain ?

On est passé de l’afro-pessimisme à l’afro-optimisme. L’ensemble du continent a enregistré une croissance de 5 % par an malgré la Somalie (le pays le plus corrompu au monde, selon l’indicateur du Fund for Peace, NDLR), le Zimbabwe (classé dernier dans la liste des pays par indice de développement humain, NDLR) ou la République démocratique du Congo. Mais attention, cette création de richesses est largement due aux matières premières, et cela ne profite pas à la population. L’autre point positif est la démocratisation du continent. Entre 1960 et 1990, il y a eu un seul changement de gouvernement à la suite d’élections, plus de quarante depuis 1990.

La notion de « criminalité écologique » émerge. La France va accueillir la Conférence sur le climat à la fin de l’année et en fait un enjeu majeur. Ce sujet intéresse-t-il le géopolitologue ?

Lorsque Al Gore et le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ont reçu un prix Nobel en 2007, c’était le prix Nobel de la paix, ce qui montre le caractère stratégique de l’environnement et de sa préservation. Laurent Fabius répète que la Conférence Climat est l’enjeu majeur de la diplomatie du quinquennat de François Hollande. Je suis persuadé que la principale menace qui pèse sur l’humanité n’est pas le terrorisme mais l’environnement. On voit déjà que beaucoup de conflits sont générés par l’attrition des ressources (au Darfour, par exemple), ou on imagine les problèmes stratégiques qui pourraient se poser si par exemple les deltas du Nil ou du Gange étaient submergés. Enfin, à terme, même si on a eu du mal à mettre tout le monde d’accord sur le constat du réchauffement et de la responsabilité humaine, il y a maintenant un espoir puisque les Chinois et les Américains – les plus gros pollueurs – ont évolué, notamment pour des raisons de contestations intérieures. Ils ont signé un accord en novembre dernier, ce qui fait que l’espoir d’un succès pour la Conférence Climat est possible.

Pour finir, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste sur la marche du monde ?

Je dirais d’abord qu’il n’y a pas plus de guerres ni plus de morts dans les conflits actuels que dans la période des années 1960 à 2000, où il y a eu des massacres de grande ampleur. Globalement, le monde progresse : les droits humains sont moins malmenés, le nombre de personnes qui sont sorties de la misère au cours des vingt dernières années est important, la répression aveugle et brutale continue à exister mais sur un mode moins massif. Dire que tout va mal est un refuge, une posture d’immobilisme : il faut regarder les progrès établis pour continuer à en faire, sinon le pessimisme pousse à l’inaction.
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