ANALYSES

Quel bilan tirer de la politique étrangère française ?

Presse
2 mars 2015
En Ukraine, le cessez le feu est encore fragile. Si les accords de Minsk n’étaient pas respectés, quelle issue serait possible ?

Pour l’instant, même s’il est fragile, l’accord trouvé à Minsk entre les présidents Porochenko, Poutine, Hollande et la chancelière Merkel semble tenir. Il faut s’en féliciter : la voie diplomatique permet de sortir de la crise, bien plus que la proposition d’armer l’Ukraine afin d’inverser le rapport de forces militaires.

L’accord prévoit l’instauration d’un cessez-le-feu, la surveillance des frontières et la décentralisation de l’Ukraine pour donner plus de droits culturels et politiques à la population. Il pourrait satisfaire toutes les parties, car le sort de la minorité russophone serait préservé ainsi que l’intégrité territoriale de l’Ukraine, mais on ne reviendra pas sur l’annexion de la Crimée.

Ce que l’on peut en conclure, c’est que la diplomatie a payé. La France seule n’aurait pu être porteuse de ce compromis, l’Allemagne non plus, et c’est leur conjugaison qui a été audible tant des dirigeants ukrainiens que russes : c’est un succès franco-allemand, en l’absence des Britanniques et des Américains. Ce succès montre que François Hollande a eu raison de maintenir l’invitation à Vladimir Poutine en juin 2014, pour le 70e anniversaire du Débarquement ainsi que de s’arrêter à Moscou au retour du Kazakhstan en janvier. Il donne tort à tous ceux qui, les Russes s’étant mal conduits, souhaitaient cesser de négocier avec eux. La diplomatie consiste justement à négocier avec les puissances avec lesquelles on est en désaccord, sans ressortir, à chaque fois, le syndrome de Munich.

Alors qu’on s’enfonçait dans la crise, cet accord, bien qu’il reste à confirmer, va dans la bonne direction. Il vaut mieux craindre pour la pérennité de cet accord que de désespérer qu’il n’y en ait pas.

A quelques jours d’intervalle, le terrorisme a frappé l’Europe à deux reprises. Comment faire face à la menace terroriste ?

Non, ce n’est jamais en fonction de menaces et d’attentats qu’il faut changer de politique extérieure, sinon, cela serait appeler à d’autres attentats par la suite. Notre présence au Mali, notre participation aux opérations aériennes en Irak ne diminuera que lorsque la paix sera pérenne. Il ne faut pas changer de politique extérieure, ni de politique intérieure.

Il ne faut pas restreindre les libertés. Ceux qui parlent d’un « patriot act » à la française ne savent pas que la prison de Guantanamo a peut-être moins permis de combattre le terrorisme que de l’aggraver et le nourrir.

Nous avons subi les plus graves attentats depuis cinquante ans mais le nombre de morts a été restreint. Raymond Aron disait, dans Paix et guerre entre les nations, que « l’impact médiatique du terrorisme était toujours beaucoup plus fort que son impact stratégique réel », cela reste vrai. Il n’y a pas de risque zéro, il faut effectivement vivre avec cette menace du terrorisme, mais ne pas la surestimer. Il faut réagir de façon rationnelle, on a pris des mesures - renseignements, protection des lieux, protection des individus, il faut espérer que cela soit efficace… mais on ne pourra jamais exclure un attentat dans le métro. Parler de « troisième guerre mondiale » me paraît une erreur majeure, parce c’est donner raison aux terroristes, que cela peut au contraire stimuler, encourager et même permettre de recruter davantage.


Fin février, la rencontre entre des parlementaires français et le Président syrien a fait grand bruit. Faut-il renouer la dialogue politique avec Bachar al Assad ?

Les parlementaires sont libres de leurs gestes et ils n’engagent pas la diplomatie française, c’est leur responsabilité et non celle de l’Etat ni du ministère des Affaires étrangères.

Faut-il parler avec des dictateurs ? Oui et nous le faisons sans cesse. Le monde est divers et multiple et nous avons des relations avec des pays qui ne sont pas des démocraties.

Mais Bachar al Assad n’est pas seulement un dictateur, c’est un « boucher » qui a tué plus de 200 000 personnes, et, cela serait reculer que de renouer le dialogue avec lui. Loin de combattre le terrorisme, on peut penser que c’est sa politique qui le nourrit depuis le début, en militarisant ce qui était une révolution pacifique. Lui qui a pilonné les positions modérées syriennes, a intérêt à dire qu’il n’y a pas d’alternative entre lui et le terrorisme. Le soutenir serait accroître la mobilisation terroriste.

La solution serait à trouver non avec Bachar lui-même, qui incarne trop le passé et la répression, mais avec des éléments du régime, capables de trouver un compromis avec l’opposition. Mais il n’y aura pas d’issue sans impliquer les Russes et les Iraniens, qui soutenaient jusqu’à présent le régime, un soutien si couteux économiquement et politiquement qu’il serait désormais envisageable de trouver un compromis avec eux.

Depuis l’attentat contre l’hyper cacher de la Porte de Vincennes, la communauté juive ne se sent plus en sécurité. On recense également de plus en plus d’actes islamophobes. Comment peser sur le conflit israélo-palestinien qui s’est invité en France ?

C’est son intérêt et la France bien sûr doit peser de tout son poids pour chercher un accord de paix, mais il faut bien se rendre compte que les perspectives, notamment du fait du gouvernement israélien, sont très faibles. Il faudrait qu’il y ait des pressions beaucoup plus fortes et le maintien au pouvoir probable de Benjamin Netanyahou après les élections israéliennes ne poussent pas à l’optimisme quant à la conclusion d’un accord de paix. Le conflit peut perdurer et il faudrait faut tenter d’en limiter les conséquences pour notre pays. Dire qu’il ne faut pas importer le conflit israélo-palestinien une plaisanterie : le conflit est d’ores et déjà chez nous depuis longtemps. Comment en limiter les répercussions ? Il faudrait, d’une part, éviter de confondre Juifs et Israéliens. Tous les Juifs français n’ont pas le même sentiment par rapport au gouvernement israélien et il ne faut donc pas leur en faire porter la responsabilité. Il faut aussi éviter de faire des amalgames entre Islam et terrorisme. On pourrait tout à fait rappeler, enfin, que chacun a le droit d’être solidaire avec la partie qui lui est chère, Israéliens / Palestiniens / les deux et qu’il est légitime de débattre sur ce conflit, même si on constate que c’est le conflit qui suscite les plus grandes controverses. Il conduit à des ruptures, des amis qui ne se parlent plus, une crispation de plus en plus forte dans la mesure où la situation dégénère sur le terrain. Admettons que les Français sont très divisés, autorisons tous les débats et interdisons toutes les violences.

Comment lutter contre Boko Haram qui multiplie les atrocités ? Une réponse régionale peut-elle suffire ?

La France ne doit pas intervenir contre Boko Haram, car nous n’en avons pas les moyens et par ailleurs, cela risquerait de les renforcer. S’il faut lutter contre Boko Haram, il faut aussi que le gouvernement nigérian modifie sa gouvernance et sa méthode de combat : le moins que l’on puisse dire c’est que les actes du gouvernement du Nigéria sont en partie responsables. C’est aux Africains de résoudre tout cela, y compris avec notre aide, mais certainement pas aux Occidentaux directement.

Quelles seront les autres scènes sensibles, sur le plan international, en 2015 ?

Il y a également les négociations avec l’Iran (dans lesquelles la France joue un rôle important), la situation de crise qui couve entre le Japon et la Chine, l’avenir de l’Afghanistan… La conférence internationale sur l’avenir du climat qui aura lieu en France est à la fois un objectif stratégique, puisqu’il en va de l’avenir de l’humanité, et essentiel pour la diplomatie française. La France est une puissance à l’échelle mondiale, déployée sur l’ensemble des continents, avec une voix lé- gitime sur la plupart des sujets… mais il ne faut pas avoir l’arrogance de penser que nous pourrions résoudre seuls les grandes crises mondiales.


Sur la même thématique
La crise des réfugiés
L’aggravation des inégalités : quelle réalité ?