ANALYSES

Pour le groupe Etat islamique, la stratégie militaire passe d’abord par la terreur

Presse
25 mars 2015
Quelle est la stratégie militaire du groupe Etat islamique ?
On ne peut pas parler de stratégie militaire de l’Etat islamique. « Militaire » signifie qui appartient à l’armée, et l’armée fait référence à un statut officiel. L’Etat islamique n’est pas un Etat, or pour avoir une armée, il faut un Etat. Et pour être un Etat, il faut être reconnu comme tel par au moins un pays. Ils n’ont pas d’ambassade dans d’autres pays, ils ne délivrent pas de carte d’identité. Ils n’ont donc pas de stratégie militaire, mais un objectif, restaurer le califat et réunir l’oumma (communauté des musulmans, ndlr).
Raymond Aron a écrit « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques. » Peut-on l’appliquer à la mise en scène par le groupe Etat islamique de leurs exactions sordides ?
Absolument. La terreur est une stratégie militaire. Un grand nombre de psychotiques de Daesh mettent au grand jour leurs abominations, et cela constitue une vraie nouveauté. Ils utilisent toutes nos phobies, et les exhibent : l’esclavage des enfants, le viol des femmes, le trafic d’être humain. Ils passent des enfants à tabac pour les endurcir. L’objectif de cet exercice de terreur, c’est d’arriver à une sidération de l’adversaire afin de conduire l’ennemi à fuir plutôt que combattre et faire face.
Le groupe Etat islamique peut-il gagner cette guerre psychologique ?
Pour gagner la guerre, il faut une organisation et un pouvoir d’influence. Et pour avoir un pouvoir d’influence, il faut un discours séduisant. Pour vaincre, l’Etat islamique devrait me convaincre que sa victoire est aussi dans mon intérêt, or moi l’adversaire, je n’ai aucune chance d’être conquis par le discours de l’ennemi.
Pouvez-vous estimer la force de leur organisation, notamment par rapport à celle de la coalition ?
L’Etat islamique, c’est grosso modo 50 000 hommes, dont 12 000 combattants étrangers. L’Etat islamique n’a pas d’aviation, ni aucune flotte. Ils n’ont pas d’accès à la mer. Ils ne progressent plus d’un point de vue territorial.
John Kerry (secrétaire d’Etat des Etats-Unis, ndlr) est là. Les Iraniens sont en Irak (des forces spéciales iraniennes ont été déployées pour aider le gouvernement irakien, ndlr). Dans la coalition il y a les Chiites, le Hezbollah, les Américains, les Russes. L’Etat islamique ne peut rien contre une telle puissance militaro-industrielle. Nous avons les moyens de les écraser. Si on détruit leurs raffineries de pétrole, si on coupe le cordon de la bourse… Nous savons par où leurs armes transitent, nous pouvons faire pression sur ceux qui les approvisionnent illégalement. Si on coupe aussi l’arrivée des jeunes recrutés à l’extérieur en surveillant les aéroports, en faisant pression sur des pays aux frontières poreuses comme le Liban et l’Arabie saoudite, ils se retrouvent sans ressource financière et humaine. Ils sont encerclés.
Est-ce que ce terrorisme-spectacle est la « guerre du pauvre », celle qui cache un manque de moyens (financier, armement, etc.) ?
Le terrorisme est la recherche obstinée d’une réaction. Imaginons qu’une demi-douzaine d’attentats survient simultanément en Europe. Si ces attentats surviennent, les partis de la fermeté l’emporteront. On cherchera des boucs émissaires. C’est encore ce que l’Etat islamique cherche : une guerre civile entre les « Européens de souche » et ceux immigrés sur leur sol. Ils veulent le chaos, le grand chaos final. Ils veulent le choc des civilisations : l’islam contre les Croisés, les juifs, les colonisateurs.
Qu’est-ce qui retient la coalition de vaincre cette force que vous jugez finalement assez faible ?
C’est l’humanitaire qui nous arrête. Le frein majeur c’est nos tabous, notre humanité, nos limites. On ne veut pas envoyer de troupes au sol. On ne veut pas de victimes collatérales. Mais on ne peut pas gagner une guerre sans avoir de victimes civiles sur place. Ce n’est pas possible de frapper seulement les forces armées. On ne fait pas la guerre comme un gentleman.
Nous avons des règles très précises pour nos rafales. Si la Légion étrangère (corps de l’armée de terre française, ndlr) avait été à Kobané, l’EI aurait été chassé beaucoup plus rapidement. Aussi, il y a un manque de concertation et de cohésion dans la coalition. Les Turcs jouent un jeu plus que trouble, ils laissent passer des gens à leurs frontières, parce qu’ils ont tout intérêt à ce qu’il y ait un chaos au Sud. Cela leur permet de construire des barrages sur le Tibre et sur l’Euphrate sans contrariété.
La force du groupe Etat islamique n’est-elle pas d’obtenir de ses soldats qu’ils acceptent de mourir pour Dieu ?
Vous savez, ce n’est pas difficile de convaincre ses troupes de mourir. Le cadre offert par l’Etat islamique, leur autorité est de nature à séduire les paumés. Les méthodes pour amener des hommes à mourir « marchent » pour le bien comme pour le mal, surtout à des âges où l’on est influençable. Rappelons-nous qu’en 1914, les soldats étaient partis en guerre « la fleur au fusil », et pourtant en août, on dénombrait 27 000 morts en un jour.
Péguy, le poète mort à la guerre de 14, a écrit : « Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre / Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre » Aujourd’hui en France, 90% des jeunes qui entrent à Saint Cyr sont prêts à mourir pour la France.
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