ANALYSES

Attentats du musée du Bardo : faut-il craindre une déstabilisation de la jeune démocratie tunisienne ?

Interview
20 mars 2015
Le point de vue de Kader Abderrahim
Quel était l’intérêt de l’organisation de l’Etat islamique d’attaquer la Tunisie ?
Dans le grand marché international du terrorisme, il y a aujourd’hui deux grands rivaux : un ancien, Al-Qaïda, qui se trouve un peu en perte de vitesse et un autre plus récent, qui est l’organisation de l’État islamique (Daech). Il est important pour cette dernière de s’implanter partout où cela est possible pour elle de le faire. Jusqu’à présent, Daech a remporté d’importantes batailles, notamment en Syrie et en Irak. D’une manière un peu cynique, cette organisation est beaucoup plus attractive qu’Al-Qaïda pour les apprentis djihadistes qui souhaitent s’enrôler dans une logique terroriste.
L’organisation de l’État islamique n’était pas implantée en Tunisie mais il semblerait que désormais, elle le soit. C’est une situation nouvelle dans un environnement régional comprenant l’Algérie, la Lybie ou encore le Mali où Daech est déjà présent de manière significative et où il peut continuer à mener des actions terroristes. Par conséquent, le calcul pour cette organisation était d’être présente partout où cela est possible et tout laisse à penser qu’elle va encore tenter d’étendre sa présence et son implantation.

Au moment de l’attaque du musée du Bardo, les parlementaires tunisiens étaient en train d’ouvrir des discussions sur une future loi anti-terroriste. Quelles vont être les conséquences de cette attaque pour le pays et sa lutte contre le terrorisme ?
Il y a désormais un risque que les lois anti-terroristes qui pourraient être votées soient encore plus répressives que ce qui était prévu avant l’attaque. La tentation existe aussi de pointer du doigt le parti islamiste Ennahdha qui est désormais inséré dans le jeu institutionnel et politique. Si la Tunisie prend ce chemin là, ce serait extrêmement grave et dangereux pour cette jeune démocratie. Les Tunisiens doivent garder raison.
Evidemment, cet attentat est une tragédie pour eux à un triple titre : d’abord sécuritaire, ensuite politique et enfin économique. Ces djihadistes ont frappé deux symboles forts - l’un politique, l’autre culturel - puisque le Parlement et le musée du Bardo sont adossés. Ils se sont également attaqués au tourisme qui représente aujourd’hui à peu près 12% de l’économie tunisienne, ce qui est considérable dans un pays qui était encore en convalescence sur le plan économique et social. Cela va évidemment avoir des conséquences importantes à très court terme et il est très probable que les touristes se détournent à nouveau de la Tunisie. Pour autant, il faut que le processus démocratique s’enracine et que les institutions gardent leur légitimité. Ce n’est que de cette manière que l’on pourra vaincre et combattre le terrorisme. Dans le même temps, il faut que les partenaires de la Tunisie, que ce soit l’Europe et singulièrement la France, apportent une aide réelle et non pas seulement formelle. Jusqu’à présent, peu de choses ont été faites pour soutenir cette démocratie naissante.

Plus largement, quels sont les défis sécuritaires auxquels doit faire face la Tunisie ?
Depuis maintenant presque deux ans, il y a une poche de résistance persistante sur le Mont Chaâmbi (le long de la frontière avec l’Algérie) qui n’a toujours pas été résorbée. Il faut dire qu’historiquement, l’armée tunisienne n’est pas une armée extrêmement puissante car les régimes successifs de Habib Bourguiba ou de Zine el-Abidine Ben Ali ont plutôt favorisé la police et préféré la mise en place d’une police politique pour contrôler la société et la population. La Tunisie est aussi grande que la Belgique et a environ le même nombre d’habitants, c’est-à-dire 10-11 millions. A titre d’exemple, l’armée tunisienne ne dispose que de quatre hélicoptères pour assurer la sécurité du territoire. C’est très insuffisant compte tenu des défis auxquels ce pays est confronté aujourd’hui. La Tunisie partage huit cents kilomètres de frontières avec la Lybie et à peu près autant avec l’Algérie. Des groupes circulent dans cette sorte de no man’s land qui est devenu le Sud Sahara et le Sahel. De nombreux trafics existent aujourd’hui dans cette zone avec pour corollaire des groupes terroristes de toute nature, surtout depuis l’effondrement du régime de Mouammar Khadafi. On le sait, la Lybie a basculé dans la guerre civile, le chaos est total, et on ne sait plus très bien qui fait quoi et comment contrôler cette frontière. Les Tunisiens ne pourront pas relever seuls le défi ; il faut que les Occidentaux aident cette jeune démocratie à s’installer, à se renforcer et à donner encore plus de vigueur à ses institutions. Sur le plan sécuritaire, si on ne parvient pas à stabiliser la situation très rapidement, la Tunisie pourrait elle aussi sombrer sur le plan social. Les conséquences en seraient imprévisibles.
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