ANALYSES

Accord d’Alger : vers une sortie de crise politique et sécuritaire pour le Mali ?

Interview
12 mars 2015
Le point de vue de Philippe Hugon
L’accord d’Alger, paraphé le dimanche 8 mars, vous semble-t-il décisif pour permettre une sortie de crise au Mali ?

L’accord met en présence le gouvernement malien et les différents mouvements du Nord Mali, notamment les mouvements touaregs. L’accord prévoit qu’il n’y aura pas d’autonomie du Nord, ni de fédéralisme, mais il reconnait que l’Azawad est une réalité socio-culturelle, mémorielle et symbolique. Il permet également des avancées en termes politiques et institutionnels comme par exemple la mise en place d’une seconde chambre du parlement pour accroitre la représentativité nationale de cette instance. Il s’agit donc d’une logique de décentralisation et de remise des pouvoirs aux différentes parties, notamment du Nord. Cette question est très controversée auprès des populations du Sud du pays et des forces qui les représentent, considérant que le nom de l’Azawad n’aurait jamais dû être accepté dans la mesure où il n’existe aucune réalité historique de ce territoire selon eux. Dès lors que le nom d’Azawad est utilisé, cela constitue un élément de revendication pour les mouvements du Nord.
L’accord a d’ores et déjà été paraphé par le gouvernement et par quelques groupes du Nord mais la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) - comprenant entres autres le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) et le Mouvement arabe de l'Azawad (MAA) - considère qu’il est nécessaire d’avoir l’avis des populations sur cet accord et qu’il faut dialoguer avec les différentes mouvances touaregs des pays voisins comme la Mauritanie, la Libye, l’Algérie et le Niger. Pour l’instant, ces mouvements n’ont donc pas paraphé l’accord, malgré la forte pression internationale, notamment française. Il va sans dire que toutes les parties ne seront pas dans l’accord, notamment les mouvements djihadistes extrémistes comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Ansar Dine ou Al-Mourabitoun.

Le projet d’accord est désormais dans les mains des groupes rebelles qui se sont retrouvés à Kidal, le mardi 10 mars et qui ont demandé un temps de réflexion avant de signer l’accord. Sur quoi portent les négociations entre les représentants des mouvements de l’Azawad ?

Il faut savoir qu’aujourd’hui, il existe une fragmentation importante entre les différentes mouvances touaregs et non touaregs.
Il existe aussi un fractionnement résultant du fait que les statuts des Touaregs ne sont pas les mêmes entre tous les groupes. Ce sont des sociétés extrêmement hiérarchisées. Par ailleurs, il faut rappeler qu’il existe des enjeux politiques à cet accord puisqu’il y a une culture touareg particulière et transfrontalière, ainsi que des enjeux culturels et linguistiques ; sans oublier les enjeux liés au contrôle de trafics de drogues et de positionnement plus ou moins important avec des groupes djihadistes.
La négociation est donc extrêmement difficile. Le gouvernement du Mali se retrouve à Alger à négocier avec des mouvances dont certaines n’apparaissent pas représentatives, ce qui représente un blocage. Une des conditions qui ont été posées par le CMA est la nécessité d’obtenir un accord de la population. Il existe des réticences à cet accord au Nord Mali ; certaines populations considèrent qu’il fallait demander l’autonomie ou au moins, la création d’un système fédéral. Enfin, il y a également des enjeux transfrontaliers liés à cet accord et c’est à Kidal, ville contrôlée par les groupes rebelles, que se sont réunis les différents représentants exclusivement touaregs du Mali et des pays voisins. Les négociations ont donc lieu à des niveaux différents : auprès des populations touaregs et non-touaregs, et entre les différentes mouvances des pays où ils constituent un groupe spécifique. Tout ceci est extrêmement difficile et il n’y a plus aujourd’hui de véritable leadership qui apparait.

Une fusillade a eu lieu à Bamako dans la nuit du 6 au 7 mars ; le ministre des Affaires étrangères malien, Abdoulaye Diop, a qualifié cet acte « d’attaque contre le processus de paix ». Où en est la situation sécuritaire au Mali ?
C’est la première fois qu’une attaque se produit contre des lieux fréquentés par les expatriés. On peut effectivement interpréter cette attaque comme une volonté de s’opposer à la paix, mais la revendication de cet attentat a été faite par Al-Mourabitoun et par son responsable Mokhtar Belmokthar qui avait promis de se venger des caricatures contre le Prophète, de l’opération Serval ou encore d’un État mécréant. Par conséquent, il me semble que cette attaque est aussi dirigée contre la France et pas uniquement pour faire en sorte que l’accord de paix ne puisse avoir lieu. Il s’agissait d’un attentat-suicide et, malheureusement, le Mali n’est pas le seul pays à être menacé par ce phénomène. Cinq hommes ont certes été tués, mais Bamako, ville de plus de deux millions d’habitants, n’est pas dans une situation de totale insécurité. Il faut donc relativiser.
En revanche, ce qui apparait plus important, est l’attaque qui a été faite contre la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) à Kidal. Il ne fait aucun doute que cette attaque était dirigée contre le processus de paix et tentait directement de lui porter atteinte.
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