ANALYSES

Afghanistan : la paix, enfin ?

Tribune
26 février 2015
L’année 2014 a été marquée par un grand nombre de victimes civiles (plus de 4000) essentiellement causé par l’intensification des attentats meurtriers perpétrés par les Taliban. 2014 a également connu un nombre élevé de morts parmi les soldats afghans, conséquence du retrait progressif des soldats de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), achevé fin 2014.

Un printemps de paix ?

Dans un mois, vont arriver le printemps et, concomitamment, le nouvel an afghan. Depuis quatorze ans, les soldats de l’OTAN et les forces de sécurité afghanes attendent à cette date l’offensive du printemps des talibans. Cependant, on peut aujourd’hui légitimement estimer que pour la première fois, le printemps 2015 pourrait être différent.
Depuis la formation du nouveau gouvernement afghan - d’« unité nationale » - visant à surmonter la crise politique suscitée par l’élection présidentielle de juin 2014 et entachée de grave irrégularité, on assiste à une évolution importante et même inattendue des relations entre l’Afghanistan et le Pakistan qui pourrait être déterminante sur le conflit en Afghanistan. Ceci est d’autant plus encourageant que du côté pakistanais, c’est l’armée qui conduit la politique vis-à-vis de l’Afghanistan et des talibans et mène les pourparlers avec les autorités afghanes.

Quels sont les éléments qui permettent d’être optimiste, à l’image du président afghan Ashraf Ghani, qui a déclaré, il y a une semaine : « Depuis trente-six ans, pour la première fois, une fenêtre est ouverte sur une solution de paix » ?

La fin de la présidence de Hamid Karzaï a été accompagnée d'un rapprochement spectaculaire entre l’Afghanistan et le Pakistan. En effet, Ashraf Ghani appartenant à la même tribu que la majorité des talibans, a la réputation d’être plus proche du Pakistan que son prédécesseur. Il fut même la cible de critiques pour son rôle dans la libération de plusieurs centaines de prisonniers talibans de la prison de Bagram, dont certains étaient à des postes décisionnaires. Aujourd’hui, Ashraf Ghani cohabite avec le Dr Abdullah, devenu chef de l’exécutif (équivalent du Premier ministre), représentant une grande partie des forces de l’ancienne Alliance du Nord (Front uni), hostile aux talibans. Le Dr Abdullah a également été le chef de l’ancienne opposition au gouvernement de Hamid Karzaï. Or, il semble qu’il soit également convaincu de l’opportunité des négociations avec les talibans, facilitées par le Pakistan. Il a confirmé, ce lundi 23 février, après avoir reçu le général Raheel Sharif, chef d’état-major de l’armée pakistanaise, que les négociations allaient effectivement commencer entre Kaboul et les talibans. Le général Raheel Sharif aurait, quant à lui, donné l’assurance que les talibans et les réseaux Haqqani, l’aile la plus radicale des talibans, sont disposés à négocier directement avec l’autorité de Kaboul.
Cette unité de vue entre le président et le chef du gouvernement facilite grandement la potentielle réussite des négociations entre Kaboul et les talibans pour arriver à un accord de paix.

Nouvelle orientation du Pakistan.

Du côté pakistanais, pays détenant la clé des négociations de paix entre Kaboul et les talibans, on assiste également à un changement important, voire radical, de la politique du pays vis-à-vis des talibans. Après avoir formé le nouveau gouvernement issu des élections générales de mai 2013, Nawaz Sharif a entrepris des négociations avec les talibans pakistanais du Tahrir Taliban Pakistan (TTP), comme l’avait fait l’ancien gouvernement du Parti du peuple pakistanais (PPP). Un comité composé de quatre personnes a été chargé de mener ces négociations. Or, devant l’intransigeance des talibans qui demandaient l’application de la charia dans l’ensemble du pays et non uniquement dans les zones tribales, ces tentatives ont échoué. L’armée a alors lancé des attaques ciblées contre les repères des talibans dans le Waziristân. La réponse de ces derniers à ces attaques fut de mener une opération spectaculaire en juin 2014 contre l’aéroport de Karachi, grande métropole pakistanaise. Ils signèrent également l’attaque suicide de décembre 2014 contre une école d’enfants de militaires à Peshawar, causant 141 morts dont 132 enfants, qui bouleversa l’opinion publique et aura été le point de non retour dans la volonté désormais ferme du Pakistan de mettre fin au mouvement des talibans.

Il en résulte que l’Afghanistan et le Pakistan ont désormais l’impression de se trouver dans le même bateau. Au-delà de l’insécurité et du nombre de victimes causées par les talibans (estimé entre 40 et 50 000 personnes en dix ans), le Pakistan craint, après l’attentat de Karachi et d’autres attentats dans la province du Pendjab, fief de Nawaz Sharif, une déstabilisation de l’ensemble du pays. Le succès obtenu par l’armée dans son offensive sur les zones tribales a poussé les talibans, notamment son chef mollah Fazlullah, à se réfugier en Afghanistan. Islamabad craint désormais une unité des talibans des deux pays et la persistance de l’insécurité au Pakistan.
Or, l’armée afghane a lancé des offensives contre les talibans pakistanais dans l’Est de l’Afghanistan. Nawaz Sharif, et plus particulièrement l’armée et son redoutable service de renseignement Inter-Services Intelligence (ISI), ont saisi la main tendue du président afghan. En six mois, le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, accompagné par le chef de l’ISI, se sont rendus en Afghanistan à trois reprises pour rencontrer le président Ashraf Ghani et le chef de l’exécutif Dr Abdullah, afin de les convaincre de la volonté du Pakistan de collaborer réellement avec l’Afghanistan pour mettre fin à la violence dans les deux pays. Les déclarations des responsables pakistanais témoignent d’une volonté effective du Pakistan dans cette affaire : le général Raheel Sharif, chef d’état-major de l’armée pakistanaise, a dit aux dirigeants afghans que « l’ennemi de l’Afghanistan est l’ennemi du Pakistan », tandis que le ministre de l’intérieur a affirmé que « la coopération entre l’Afghanistan et le Pakistan fera miracle dans la lutte contre le terrorisme ». Dans le même temps, le ministre des Affaires étrangères a accusé l'Arabie saoudite de contribuer au développement du terrorisme dans la région, un discours inattendu et d’une extrême importance quand on connaît la nature des relations entre le Pakistan et le royaume saoudien, grand soutien et protecteur du Pakistan et soutien des talibans. Le Pakistan commence dans cette même logique à fermer certaines madrasas financées par l’Arabie saoudite.
Par ailleurs, Kaboul a retrouvé un calme relatif : depuis plusieurs semaines, la ville ne subit plus les attentats quotidiens dont elle était la cible. Certes, des violences ont été commises dans certaines provinces comme Helmand et Lôgar, mais ces attaques terroristes semblent être davantage le fait de partisans de l’Organisation de l’Etat islamique (Daech) que des talibans.

L’Etat islamique (Daech) s’implante en Afghanistan

Dans sa volonté d’étendre son khalifat dans l’ensemble des pays musulmans, Bakr al-Baghdadi, chef de l’Organisation de l’Etat islamique, a mis en place ses réseaux en Afghanistan et au Pakistan, qu’il appelle « Vilayet de Khorasan » de l’Etat islamique. Vilayet signifie en arabe le gouvernorat et Khorasan (soleil levant) est l’ancien nom de l’Afghanistan. La progression de Daech dans ces deux pays est impressionnante et suscite parfois des heurts et conflits armés avec les talibans.

Le danger de Daech est pris très au sérieux par les autorités des deux pays, ce qui constitue l’un des éléments qui contribue à la détente entre Kaboul et Islamabad et rend possible, pour la première fois, une solution politique à la guerre en Afghanistan. L’armée afghane a ainsi lancé la semaine dernière une offensive contre Daech et a tué le mollah Abdul Rauf, un ancien dirigeant des talibans devenu le chef de l’organisation en Afghanistan.

L’implantation de Daech en Afghanistan et chez les talibans pakistanais a incontestablement joué un rôle dans le changement de la politique pakistanaise. Déjà inquiets de la solidarité des Talibans afghans avec leurs frères pakistanais, l’avènement de l’Etat islamique en Afghanistan et la probabilité pour que la dynamique créée par Bakr al-Baghdadi supplante Al-Qaïda et les talibans, représentent un cauchemar pour les dirigeants pakistanais.

La Chine entre dans le jeu afghan

Le changement de la politique pakistanaise est aussi lié à une intense initiative diplomatique autour du conflit afghan. Soulignons d’abord les activités diplomatiques du président afghan depuis son investiture en septembre 2014. Il s’est rendu au Pakistan pour son premier déplacement officiel et y a donné les garanties que l’Afghanistan ne permettrait pas à l’Inde de s’implanter dans son pays au détriment du Pakistan. Non seulement, Ashraf Ghani ne s’est pas rendu en Inde, ce qui est surprenant au vu des relations d’amitiés traditionnelles entre les deux pays et le rôle que l’Inde joue en Afghanistan en matière d’aide civile, mais il a également décidé de suspendre l’accord conclu entre l’Afghanistan et l’Inde sous la présidence d’Hamid Karzaï prévoyant d’équiper l’armée afghane. Il a de plus pris la décision d’envoyer plusieurs dizaines d’officiers de l’armée afghane au Pakistan pour les former. Le président afghan a par ailleurs sollicité l’aide de la Turquie et de l’Arabie saoudite pour convaincre Islamabad d’abandonner les talibans.

Malgré ces initiatives, c’est bien la Chine qui a incontestablement joué le rôle le plus important. Puissance économique mondiale, la Chine était restée jusqu’à présent très en retrait des conflits régionaux. Certes, elle a été très engagée en mer de Chine - là où selon Pékin, la sécurité du pays est en jeu - ou sur les îles Senkaku-Diaoyu disputées entre la Chine et plusieurs autres pays, notamment le Japon et le Vietnam, mais l’engagement politique de Pékin sur le dossier afghan est sans précédent. Si la Chine, inquiète des liens entre les séparatistes musulmans de la province du Xinjiang et Al-Qaïda et les talibans, ne s’est jamais opposée à la présence de l’OTAN en Afghanistan, elle n’a jamais été satisfaite, tout comme la Russie, de l’implantation militaire durable des Etats-Unis en Afghanistan, un pays frontalier.

Le retrait de l’OTAN accompli, la Chine, grâce à sa longue présence diplomatique et économique en Afghanistan dans les années 60 et 70, veut jouer un rôle actif pour réinstaurer la paix dans ce pays. Pékin a ainsi accueilli ces derniers mois le président afghan et deux délégations de talibans de haut rang. La Chine est par ailleurs le seul grand allié du Pakistan, et c’est à Karachi que le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, a confirmé la volonté de son pays d’assurer une médiation lors des pourparlers de paix entre l’Afghanistan et les talibans.

Il semble que l’initiative de la Chine soit bien accueillie par les Etats-Unis, fatigués par quatorze années de guerre et sans la moindre assurance d’une paix durable en Afghanistan malgré plusieurs centaines de milliards de dollars investis dans ce pays.

La paix, enfin ?

Certains disent que la présence militaire de l’OTAN était un facteur de guerre en Afghanistan et qu’avec le retrait des troupes effectué - malgré le maintien de quelques milliers de soldats américains (selon un accord bilatéral entre Kaboul et Washington) -, les talibans ont obtenu leur principale exigence, leur permettant désormais de négocier leur place au sein du pouvoir afghan. D’autres affirment que l’apparition de Daech et du danger qu’il représente, a forcé le Pakistan à changer de politique. Il faut également ajouter à cela une certaine prise de distance vis-à-vis de l’Inde par le nouveau président afghan, qui a rassuré le Pakistan et l’a amené à abandonner les talibans.

Quoi qu’il en soit, la chance que ce malheureux pays qu’est l’Afghanistan connaisse la paix, est aujourd’hui plus réelle que jamais.
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