ANALYSES

Juifs d’Europe et Juifs Arabes : même destin ?

Presse
23 février 2015
A la suite des attentats à Paris et de Copenhague, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a appelé les juifs européens à quitter le Vieux continent pour s’installer en Israël. « Israël est votre foyer. Nous sommes préparés pour accueillir une immigration de masse en provenance d’Europe », a-t-il déclaré. Benjamin Netanyahou a par ailleurs indiqué que son gouvernement allait adopter un plan pour encourager l’immigration de juifs de France, de Belgique et d’Ukraine d’un montant de 180 millions de shekels (45 millions de dollars). Une volonté et un appel qui ont reçu une fin de non-recevoir, de la part des responsables politiques Français comme de porte-paroles de la communauté juive française et danoise. Il n’empêche, un nombre croissant de Juifs d’Europe décident de faire leur « alya » vers Israël, notion qui désigne l’acte d’immigration en Terre sainte par un juif. Le monde arabe a déjà connu ce phénomène, au point que les Juifs ont déserté une aire où ils ont vécu durant des siècles. En dépit d’un ancrage historique, les communautés juives sont en voie de disparition dans le monde arabe. Retour sur cette page d’histoire dont on a encore du mal à parler.

En 1948, près de 870 000 Juifs vivaient encore dans la plupart des sous-régions du monde arabe. Certaines communautés juives vivaient en Mésopotamie ou en Afrique du Nord depuis plus de 2 500 ans. Certains étaient des Berbères d’origine établis depuis des millénaires, avant l’avènement du christianisme et de l’islamisation. Alors que les chrétiens se sont convertis à l’islam entre le VIIe et le XIVe siècle, les juifs s’en sont tenus à leur statut de dhimmi (« protégé »). Ainsi, entre 1492 et l’Inquisition en 1536, l’Afrique du Nord a été la terre d’asile des Juifs expulsés des royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique. Les communautés d’Afrique du Nord ont augmenté du fait de l’afflux des Juifs persécutés dans la péninsule Ibérique.

La colonisation française a amené les Juifs maghrébins à entrer progressivement dans la modernité occidentale. Cette évolution est consacrée formellement par le décret Crémieux, qui octroie la nationalité française aux juifs d’Algérie. Ceci a accentué le clivage entre les citoyens français (chrétiens et juifs) et le régime spécial auquel étaient soumis les citoyens musulmans (code de l’indigénat de 1881). Au XXe siècle, avec la montée en puissance des nationalismes arabe et juif, des confrontations intercommunautaires ont éclaté en Palestine entre les deux guerres. Dans plusieurs capitales arabes, les Juifs ont été victimes de pogroms (« Farhoud ») : en Irak en 1941, au Maroc et en Syrie en 1944, à Tripoli en Libye en 1945 et à Alep et Aden en 1947. Les premiers exilés juifs ont alors quitté les terres arabes. La création de l’État d’Israël en 1948 et le premier conflit israélo-arabe marquent une rupture dans l’histoire des juifs arabes. Des phénomènes convergents et liés entre eux ont amené les Juifs arabes à s’exiler en Israël (par idéal politique et/ou religieux), mais aussi en Europe et en Amérique du Nord. La montée des nationalismes arabe et juif (sionisme), la création d’un État hébreu, l’indépendance d’États arabes (pour laquelle nombre de juifs ont combattu) ou encore les conflits israélo-arabes ont accéléré un mouvement historique dont les Arabes n’ont pas fini de mesurer le sens et la portée.
Dans les années 1950, ils sont 250 000 au Maroc, 200 000 en Algérie et 100 000 en Tunisie. Ils seraient 100 000 en Egypte, 100 000 en Irak et en Syrie, et 50 000 au Yémen, sans oublier leur présence en Palestine. Anciennes, ces communautés sont plutôt bien intégrées car elles pratiquent la même langue et partagent un patrimoine culturel commun. La présence juive dans le monde arabe qui était souvent plurimillénaire est aujourd’hui en voie d’extinction. Il resterait environ 4 000 Juifs au Maroc, 2000 en Tunisie, par exemple. Leur présence dans cette région du Maghreb était souvent plus ancienne que celle des Arabes arrivés avec la conquête arabe du VIIe et du VIIIe siècles.

Les indépendances nationales ont vu le départ massif des colons ou « pieds noirs » européens chrétiens (Français, Italiens, Maltais, Espagnols), ainsi que celui de juifs. Le judaïsme maghrébin a cultivé des particularismes locaux, par rapport au judaïsme ashkénaze, mais aussi au sein du judaïsme proprement séfarade (étude de la mystique juive, célébration des fêtes religieuses et familiales, folklore et mythes).
La création de l’État d’Israël a provoqué un mouvement irrémédiable d’immigration ou d’exil (en Israël, mais aussi en France et en Amérique du Nord). Les Juifs sont désormais quelques milliers en Tunisie, en Algérie et surtout au Maroc. Si certains d’entre eux reviennent accomplir la Hilloula (culte des saints) au Maroc et le pèlerinage à la Ghriba (synagogue de Djerba, la plus ancienne d’Afrique), le départ massif des juifs maghrébins a profondément affecté les sociétés d’Afrique du Nord. On a pas cessé de mesurer et de méditer le traumatisme ou l’onde de choc que représente cette page commune de nos histoires respectives…
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