ANALYSES

Les conclusions du sommet de Minsk permettent-elles de rêver à un retour au calme en Ukraine ?

Interview
13 février 2015
Le point de vue de Philippe Migault

Un accord de paix a été trouvé, jeudi matin à Minsk, après plus de quatorze heures de négociations. Pensez-vous que ce nouvel accord sera appliqué alors même que celui de septembre dernier a été un échec ?


Cela me semble difficile tant la situation sur le terrain est tendue et les moyens de faire respecter l'accord, faibles. Il est pertinent de mettre en place une zone tampon, démilitarisée, séparant les belligérants. Le retrait des armes lourdes à plusieurs dizaines de kilomètres de la ligne de feu actuelle devrait aussi permettre d'épargner les populations civiles. Mais la question est de savoir si ces modalités seront respectées. Il eût été pertinent d'envoyer des troupes dans cette zone tampon, disposant d'un mandat international, dans l'idéal du Conseil de sécurité des Nations unies, afin de faire respecter cette séparation entre les deux camps, un peu sur le modèle de ce que nous avons fait en Côte d'Ivoire dans le cadre de l'opération Licorne. Faute d'un tel dispositif, je crains que cet accord reste lettre morte ou ne soit très rapidement remis en question.


Si cet accord devait à nouveau échouer, faut-il envisager le pire pour l’avenir de ce conflit ? La décision d’armer l’Ukraine serait-elle inévitable selon vous ?


Le pire est déjà là : 5 500 morts, 1,5 million de réfugiés. Le drame peut aller crescendo, s'étendre sur une plus vaste zone en Ukraine, surtout si la communauté internationale refuse de s'interposer. Nous pouvons alors aller vers un scénario à la Yougoslave à l'échelle de l'Ukraine toute entière. Cependant, je ne crois pas au scénario d'une guerre entraînant toutes les nations européennes dans sa spirale destructrice. On ne se fait pas la guerre entre nations nucléaires, entre Français, Britanniques, Américains et Russes. Et nul ne veut d'un conflit de haute intensité au centre de notre continent alors que toute notre politique depuis 1945 a été précisément d'éviter qu'un tel drame ne se reproduise. C'est précisément pour cela que l'idée d'armer l'Ukraine me semble totalement contre-productive. Elle reviendrait à agiter le chiffon rouge et ne serait, par ailleurs, nullement le gage d'une plus grande capacité à vaincre des troupes ukrainiennes.


Vladimir Poutine oscille entre discours militaire et solution diplomatique. Quelle est sa stratégie sur les plans national et international ?


Les stratégies de politique intérieure et de politique étrangère de Vladimir Poutine sont étroitement liées. L'une conditionne l'autre. L'objectif du Président russe, est je pense, de laisser sa trace dans l'histoire non pas en restaurant la grandeur russe par les armes mais en hissant la Russie au niveau des performances économiques de l'Europe occidentale. C'est Pierre le Grand, Catherine II, Stolypine, qui avaient des aspirations similaires, qu'il cite le plus volontiers en exemple. Pas le maréchal Souvorov ou Staline. Il veut réussir, pour reprendre les termes d'Hélène Carrère d'Encausse, cette "transition interrompue" par la première guerre mondiale et la chute de Nicolas II. Pour cela il lui faut diversifier son économie, attirer des investisseurs étrangers, obtenir des transferts de technologie, et mener jusqu'en 2024, terme prévisible de sa carrière présidentielle, les réformes qui s'imposent. Je pense qu'il considère sa longévité au Kremlin comme le gage d'une stabilité intérieure indispensable à ce projet. Et s'il mène à bien ce projet et parvient, les sanctions stoppées, à relancer l'économie de son pays sur des bases solides, il fera coup double dans la mesure où le soutien de l'opinion publique russe, qui lui est aujourd'hui largement acquis, perdurera.
Certes, ensuite, il y a la volonté de recomposer l'espace post-soviétique autour de la nation qui l'a structurée au cours des siècles, la Russie. C'est là le sens de l'Union Eurasiatique. Mais il l'a dit lui-même, il ne s'agit pas de reconstruire l'Union soviétique. Si certains Russes en sont nostalgiques, la plupart n'y aspirent pas et sont conscients que leur pays, quoi qu'il en soit, n'a plus les moyens d'une telle ambition impériale.

Sur la même thématique