ANALYSES

La Jordanie à l’épreuve

Presse
9 février 2015

Les images du châtiment appliqué par Daech au pilote jordanien ont saisi le monde d’effroi. Des images qui ont braqué les projecteurs de la communauté internationale sur ce pays fragile du Moyen-Orient, aux avant-postes dans les opérations militaires de la coalition contre Daech. Sur le plan interne, l’heure est à l’unité nationale, ce qui n’est pas négligeable au regard de l’histoire et de la morphologie du royaume.


La naissance du Royaume hachémite de Jordanie est le fruit de la volonté et des intérêts de la puissance mandataire britannique. En 1923, la Grande-Bretagne installe l’émir Abdallah, l’un des fils du Chérif de La Mecque comme prince de Transjordanie (celui-ci venait d’être expulsé d’Arabie par Ibn Saoud, roi du Hidjaz). Le 22 mars 1946, le pays nouvellement rebaptisé « Royaume hachémite de Jordanie » obtient son indépendance complète, avec à sa tête le roi Abdallah, dont le pouvoir repose sur l’allégeance des tribus bédouines (qui se sont progressivement sédentarisées). Le pays est ainsi nommé en référence au fleuve Jourdain, symbole de la ligne de partage ethnique entre la population originaire de la rive occidentale de la rivière, les Palestiniens, et celle originaire de la rive orientale, les Jordaniens. La Monarchie repose sur un système archaïque de patronage et de clientélisme, dans lequel les tribus bédouines apportent leur soutien au pouvoir en échange de l’octroi de postes dans les armées, la police et la fonction publique. Le roi Hussein (1935-1999) a néanmoins cherché un équilibre entre cette assise tribale et une ouverture à la modernité occidentale. Un choix prolongé sur le plan stratégique par une alliance avec les États-Unis et un rapprochement progressif avec Israël. Soucieux de conforter la légitimité étatique/territoriale du Royaume hachémite, le fils héritier du roi Hussein, le roi Abdallah II, inscrit son règne dans la lignée tracée par son père.


Située au beau milieu de la Grande Syrie, la Jordanie est géographiquement un État enclavé, sorte de charnière entre Israël, l’Irak et la Syrie. La frontière avec Israël est construite sur la Vallée du grand rift et le Jourdain. Lors de la Première guerre israélo-arabe en 1948, les Jordaniens occupent la Cisjordanie et Jérusalem-Est, avant de les annexer officiellement en 1950. Cette extension territoriale sera annulée de facto après la troisième guerre israélo-arabe de 1967, qui réduit le territoire jordanien en faveur d’Israël. La stabilisation des frontières jordaniennes date de la décision (en 1988) du Roi Hussein de renoncer à toute prétention territoriale sur la Cisjordanie (Jérusalem-Est comprise) et de la signature du traité de paix avec Israël (1994). Il n’empêche, le destin de la Jordanie reste lié à la question palestinienne. Une relation qui a connu des épisodes historiques aussi tragiques que le massacre de « Septembre noir » (1970). Aujourd’hui, la présence palestinienne, résultat de plusieurs vagues de réfugiés, est un élément clef de l’équilibre démographique et politique national : les réfugiés palestiniens et leurs descendants représentent près de 60% de la population totale (qui est concentrée dans la capitale Amman). Dans la mesure où des passeports jordaniens leur sont attribués, ces Palestiniens sont intégrés à la citoyenneté jordanienne proprement dite et pèsent sur la morphologie sociale et politique du pays. En atteste le choix du roi Hussein- à l’instar de Yasser Arafat- de soutenir Saddam Hussein après l’invasion du Koweït (1990). La Jordanie craint néanmoins de devenir le « foyer » ou « refuge » permanent des Palestiniens, voire leur patrie comme persiste à le préconiser nombre de Juifs israéliens. En outre, à force d’absorber l’afflux de centaines de milliers de réfugiés fuyant les conflits de la région (en Irak et en Syrie), le royaume voit son équilibre plus fragilisé encore.


Les lignes de fractures de la société jordanienne renforcent la figure centrale du monarque, chef de l’État, de l’exécutif et de l’armée. Actuellement au pouvoir, le Roi Abdallah II a succédé à un père habile et charismatique qui a marqué la seconde moitié du XXe siècle. Fort de la légitimité de la famille royale hachémite de Jordanie (descendants directs du prophète Mahomet, par sa fille Fatima), Abdallah II s’inscrit dans une certaine continuité : ouverture à l’Occident et garantie de l’unité du pays. S’il a engagé le régime sur la voie de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, le pouvoir reste concentré entre les mains du roi. Toutefois, la Jordanie n’échappe pas à la contestation populaire à l’œuvre depuis 2011. Au sein même des tribus, la nouvelle génération est plus exigeante à l’égard du Roi Abdallah II, en matière d’ouverture politique, de justice sociale et de lutte contre la corruption. Les manifestations se déroulent dans l’ensemble du pays, jusque dans les provinces rurales où résident de nombreuses communautés tribales. À l’inverse des mouvements de protestation passés, les opposants osent désormais s’en prendre à la famille royale, critiquant la monarchie et la personne du souverain (acte répréhensible par la Loi). Si les Frères musulmans ont tenté de « récupérer » la contestation populaire, en s’imposant comme les acteurs majeurs dans la nouvelle configuration politique, ils n’ont pas réussi à déstabiliser un monarque qui peut aujourd’hui se targuer d’un solide soutien populaire.


Pilier de l’unité nationale, le monarque joue aussi une fonction internationale essentielle au moment où d’aucuns jouent la carte du choc des civilisations. La présence de Roi Abdallah II le 11 janvier dernier à Paris, après les attentats terroristes, a conforté le rôle particulier de la Jordanie dans le maintien du dialogue entre le monde musulman et le monde occidental. C’est aussi à ce titre que la Jordanie se trouve en première ligne dans la guerre contre Daech.

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