ANALYSES

Reprise de Kobané par les forces kurdes : un espoir de voir Daesh reculer ?

Interview
29 janvier 2015
Le point de vue de Didier Billion
Les forces kurdes ont réussi à reprendre 90% de la ville de Kobané, jusqu’ici aux mains de l’Organisation de l’Etat islamique, dite Daesh. Quel est l’enjeu représenté par cette ville pour les deux parties s’affrontant ?

L’enjeu est en grande partie symbolique - ce qui ne retire rien à la tragédie de la situation dans cette ville, désormais en bonne partie détruite –, et nous savons qu’en politique les symboles sont importants, car c’est la première fois que les offensives de Daesh ont connu un point d’arrêt. En tant que telle, Kobané n’est pas un enjeu stratégique majeur, c’est une ville de moindre importance en termes de nœud militaire ou en termes démographiques. En même temps, il est clair que les Kurdes, notamment de Syrie, y voient un moyen d’affirmer leur importance dans la lutte contre le régime de Bachar al-Assad mais aussi contre Daesh. Le but des Kurdes de Syrie est d’essayer d’établir une zone de continuité territoriale qu’ils pourraient diriger, située sur la zone frontière entre la Syrie et la Turquie. Ces Kurdes sont principalement les combattants du Parti de l’union démocratique (PYD), dont on sait qu’il est structurellement lié au PKK de Turquie, parti toujours qualifié d’organisation terroriste, non seulement par la Turquie mais aussi par l’Union européenne et les Etats-Unis. La question de Kobané est donc un enjeu pour la Turquie qui est, en effet, un pays de la ligne de front - la frontière turque est à quelques centaines de mètres de la ville. Il faut se rappeler qu’il a été beaucoup reproché aux autorités turques de n’avoir rien fait pour aider les combattants kurdes dans leur lutte contre Daesh. Le fait que Kobané ait été sauvée de l’emprise des islamistes grâce à l’incontestable courage des combattants kurdes risque donc de poser un problème politique en Turquie. Il est évident que les Kurdes de Turquie se sont félicités immédiatement du sauvetage de la ville par ceux qu’ils considèrent comme leurs frères et ils vont bien sûr essayer d’en tirer profit politiquement. S’il n’y a pas d’enjeu stratégique en tant que tel sur la ville, cela crée à plus long terme la possibilité d’établir une zone de peuplement le long de la frontière sous la direction du PYD ce qui aura des conséquences problématiques pour les autorités politiques turques, et bien sûr syriennes par ailleurs.

Cette victoire montre-t-elle les prémices d’un affaiblissement des combattants de Daesh et le résultat des frappes de la coalition internationale ?

Nous n’avons pas encore tous les éléments précis et vérifiés de la situation sur le terrain, il faut donc se montrer très prudent. Ce qui est important, depuis la création de Daesh et son affirmation sur les scènes politiques irakienne et syrienne, c’est le fait que cette organisation volait, jusqu’ici, de victoires en victoires. Sa progression au cours de l’automne 2014 a été, certes, moins rapide qu’au printemps précédent mais elle continuait à s’affermir et ses combattants contrôlaient le terrain, en appliquant les terribles et sanguinaires méthodes que nous connaissons. Ce type d’organisation ne peut fonctionner et s’implanter dans les régions conquises que si elle en acquiert toujours de nouvelles. C’est d’ailleurs le projet d’Al-Baghdadi, puisqu’il a proclamé un Califat avec l’intention d’élargir le territoire contrôlé par son organisation. Le fait même qu’à Kobané il y ait eu une sorte de coup d’arrêt à Daesh – même s’il faut prendre garde à ne pas sur-interpréter cette victoire –, cela représente une défaite en tant que telle pour les djihadistes. C’est une leçon politique qui montre que l’extension territoriale de Daesh ne sera pas infinie, ce qui constitue une bonne nouvelle. Est-ce que l’on peut pour autant considérer que c’est un affaiblissement de Daesh ? Non, pas encore. Si le coup porté à l’organisation islamiste est important, ses troupes sont encore très bien organisées. Il n’y a pas eu de signes de défections, elles restent mobilisées, endoctrinées, efficaces au combat, elles sont aussi riches et bien armées.
Les frappes de la coalition internationale, quant à elles, me semblent, à ce stade, assez peu efficaces en termes militaires. Au début de l’opération, elles ont fait des dégâts matériels et humains dans les rangs de Daesh, notamment dans les zones pétrolières et les puits contrôlés par l’organisation. C’est au final relativement simple de bombarder une installation pétrolière par voie aérienne. On sait bien, cependant, que Daesh s’est réorganisée, possédant en ses rangs de bons tacticiens militaires et depuis lors ne se déplace plus en longs convois. Désormais, c’est par le biais de petits convois de véhicules légers que les troupes se déplacent, ce qui est beaucoup plus difficile à localiser et bombarder. Evidemment, la récurrence de ces frappes aériennes fait des dégâts mais il est infiniment compliqué de mesurer avec précision quel est leur effet exact. Cependant, s’il n’y avait pas du tout de résultats, les frappes cesseraient, ce qui n’est pas le cas. Je pense qu’en réalité, la façon la plus efficace d’affaiblir Daesh, d’un point de vue militaire, reste l’action au sol donc Kobané a de ce point de vue-là une importance. Par ailleurs, et on ne cesse de le répéter, c’est par la voie politique et notamment par toutes les initiatives qui contribueront à disjoindre le soutien d’une partie des tribus sunnites d’Irak à Daesh, que l’on pourra véritablement réduire cette organisation. C’est là le point nodal de la situation car si on désolidarise les tribus de Daesh, elle en sera bien plus affaiblie, pas seulement militairement mais surtout politiquement, ce qui reste déterminant.

La déliquescence des frontières dans la zone de conflit et l’engagement des Peshmergas et de nombreux kurdes de diverses régions dans les combats ne risque-t-il pas de relancer le débat en faveur d’un Etat kurde ?

Nous sommes dans une situation où la question kurde ne peut pas se poser dans les mêmes termes qu’il y a un an, voire même six mois. L’engagement des Peshmergas, Kurdes d’Irak, auprès des combattants du PYD est réel mais représente moins de 200 combattants. Même si ce nombre n’est pas négligeable dans les combats urbains d’une ville comme Kobané. Les autorités politiques turques se sont opposées à ce qu’il y ait plus de Peshmergas venant combattre dans la ville. Pour arriver à Kobané, les Peshmergas sont passés par la Turquie, avec l’autorisation des autorités turques et la population locale est venue les féliciter à leur passage. On sent que ce sentiment d’appartenance à une nation kurde est réel et c’est un point important. Pour autant, est-ce que la question d’un Etat kurde se posera dans l’agenda politique à court terme ? Je ne le pense pas. Premièrement parce qu’en Syrie, ils ne sont pas dans cette configuration. Le chaos politique et militaire est tel que les Kurdes du pays ont d’abord la préoccupation de renforcer la zone qu’ils contrôlent, de la doter de cadres administratifs efficaces et non pas de proclamer un Etat indépendant. En Irak, on est dans un tout autre contexte, puisqu’il existe une zone autonome de facto au Nord du pays administré par le Gouvernement régional du Kurdistan. Les Kurdes d’Irak mesurent bien l’avantage qu’ils possèdent à avoir le contrôle de cette région et ils ne franchiront pas, à court terme en tout cas, la ligne rouge politique qui consisterait à proclamer un Etat, de peur de perdre les soutiens dont ils bénéficient aujourd’hui. Les Kurdes irakiens font de la politique : ils contrôlent une région, lèvent des taxes, la zone est à peu près calme et stable et ils considèrent donc que la priorité est de renforcer cette autonomie plutôt que proclamer l’indépendance d’un Etat kurde. Les Kurdes d’Irak font, de plus, désormais partie du gouvernement d’union nationale à Bagdad, dont un des objectifs principaux est justement de combattre Daesh. Les Kurdes de Turquie, pour leur part, ont d’autres préoccupations. Peut-être peuvent-ils penser, sur le long terme, avoir un Etat mais ils n’en sont pas là. Pour l’instant, il n’y a rien de plus urgent en Turquie que de faire aboutir le processus de paix entre le PKK et les autorités politiques. C’est infiniment compliqué et cela n’avance pas aussi vite que ce qu’on pourrait souhaiter. Les Kurdes ne sont donc pas dans la perspective de création d’un Etat dans le court terme.
Pour ces trois raison au moins, je crois que la question de Kobané et les problématiques qui s’y rattachent peuvent théoriquement relancer le débat sur la question kurde mais cela n’aura pas de projection politique immédiate. Enfin, tous les nationalistes kurdes ne sont pas unis et il existe actuellement un bras de fer entre le bloc dirigé par le PKK, avec pour principal allié le PYD syrien, et les Kurdes d’Irak organisés derrière le PDKI qui préservent leur région autonome et qui ne tiennent pas à tomber dans le maelstrom des combats contre qui que ce soit.
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