ANALYSES

Ce que doit véritablement être la laïcité française

Presse
28 janvier 2015
Les attentats terroristes qui ont été commis en France les 7, 8 et 9 janvier 20105 et l’immense mobilisation citoyenne qui a suivi, notamment les impressionnantes mobilisations du 11 janvier regroupant au total 3,7 millions de manifestants dans les rues françaises, ont incontestablement marqué la situation politique dans le pays. Depuis lors, des milliers d’heures d’émission radiophoniques ou audiovisuelles et d’articles ont été consacrés aux défis de la société française.

Dans cette avalanche de débats médiatiques, beaucoup de convictions se sont exprimées, mais aussi beaucoup de confusions. La question de la laïcité est une de celles qui reviennent de façon récurrente dans les débats. Ainsi, les termes de laïcité ouverte, positive, tolérante, coercitive ont été énoncés sans en réalité permettre de mieux comprendre la réalité du concept. Il nous semble donc utile de revenir brièvement aux origines, à l’histoire et aux définitions même de ce terme pour tenter de lui redonner sa force en même temps que son efficience.

La laïcité, telle que revendiquée par la France depuis la Révolution de 1789 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, puis la promulgation des grandes lois laïques de 1905 ne se définit ni par une hostilité ni par un acquiescement de principe aux croyances religieuses.

La laïcité concerne l’autorité publique, donc ce qui relève de l’Etat et de ses institutions, du droit et de sa production : elle n’est pas une doctrine, c’est un principe qui fait obligation à la République de ne pas porter atteinte à la liberté de conscience et de culte et, par conséquent, de ne reconnaître ou de ne soutenir aucune croyance religieuse en particulier.

La laïcité indique que la loi, la puissance publique et les affaires politiques sont disjointes de toute croyance et de toute incroyance et que, par conséquent, la puissance publique s’oblige à un devoir d’abstention. Elle garantit, à l’encontre du prosélytisme religieux, la liberté absolue d’être sans religion. Elle n’a ainsi pas pour fonction de libérer les croyances, c’est-à-dire les favoriser, mais de libérer les citoyens des croyances instituées que les différentes églises ont toujours tenté d’imposer.

Au cours des débats de ces dernières semaines nombre de commentateurs ont critiqué la laïcité, présentée comme agressive. Or, la laïcité se borne à séparer le domaine du religieux, éventuellement propre à chaque individu, de la sphère de l’Etat et des institutions républicaines au sein desquelles tous les citoyens sont conviés, à travers l’exercice de leur raison naturelle, donc critique, à participer à la définition de l’intérêt général.

En ce sens il faut opérer la nette distinction entre la laïcité et le laïcisme, car ce dernier, de facto, tente d’instituer une nouvelle forme de religion. La laïcité n’est contre aucune religion, elle les permet toutes mais ne doit en privilégier aucune. C’est pourquoi la République doit avoir une politique claire et se trouve devoir fréquemment relever de véritables défis.
Ces quelques principes brièvement rappelés, chacun comprend en effet que leur application concrète est actuellement loin d’être satisfaisante en France et que les rapports de l’Etat, donc de la République, avec ses citoyens de confession musulmane pose de nombreuses questions. Il faut par exemple savoir reconnaître les erreurs, voire les fautes, dans les ratés de l’intégration de nombreux jeunes issus de l’immigration dans la communauté des citoyens.

Les causes de cette situation ne s’expliquent pas par des valeurs républicaines qui seraient trop exclusives mais, tout au contraire, par l’insuffisance de République et par l’application sélective de ses principes. Certains prônent le multiculturalisme comme remède à cette situation problématique, alors que ce dernier n’est en réalité que l’alibi des communautarismes. Il faut tout au contraire défendre la République comme un régime où, en dehors de ce qui n’est pas prohibé par la loi, la liberté est la règle.
Rappelons la fameuse lettre de Jules Ferry, fervent promoteur des lois laïques en France, aux instituteurs – elle date de 1883 ! –, qui demande aux enseignants de toujours s’interroger sur le fait que ce qu’ils disent et expliquent dans leurs cours ne doit jamais blesser non seulement la conscience de l’enfant mais aussi la conscience de ses parents. Vision prémonitoire et singulièrement d’actualité. Ainsi, un professeur de dessin dans l’école de la République ne peut avoir le droit de caricaturer le Prophète.
La laïcité n’est dirigée contre aucune religion. Si l’Etat est laïc, et doit le rester, la société pour sa part ne l’est pas. C’est pourquoi la République, pour se refonder, a besoin de concepts clairs. Au titre de ces derniers, quelques mots sur la notion de «communauté musulmane», au centre de nombreux débats. Chacun est libre d’avoir, ou non, ses convictions religieuses, n’y revenons pas.

Le débat est ailleurs et semble comporter de nombreux dangers. Nous avons en effet entendu, à de multiples reprises, la demande, l’exigence parfois, que les musulmans condamnent le terrorisme. Cela est déjà fait. Il y a eu d’innombrables condamnations du terrorisme par des hommes et des femmes de confession musulmane.
Pourquoi alors ne sont-elles pas entendues ? Pourquoi certains imputent par périphrases, ou par sous-entendus cyniques, la responsabilité objective de ladite communauté musulmane ?
Parce que les mêmes individus attribuent aux citoyens de confession musulmane une communautarisation, qu’ils leur reprochent ensuite de ne pas afficher. Contradiction absolue et double peine pour les musulmans de France ! Certains laïcistes reprochent ainsi aux musulmans d’être communautarisés mais leur demandent de réagir contre le terrorisme en tant que communauté...
Position théoriquement intenable et politiquement condamnable. Les citoyens de confession musulmane sont soit parfois stigmatisés pour leur soi-disant incapacité à s’intégrer, soit transformés en victimes de l’islamophobie. Ces deux prises de position, en apparence opposées, sont en réalité les deux faces du même fantasme d’une communauté musulmane qui en réalité n’existe pas.
On le comprend, ces débats sont absolument essentiels pour l’avenir de la société française, de façon à ce que les principes de la République soient respectés et permettent la nécessaire refondation républicaine. Les enjeux sont de taille. Il en va de l’avenir du vivre-ensemble de toutes les composantes de la seule communauté qui existe, la communauté nationale.
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