ANALYSES

Terrorisme : quels profils et quelles réponses y apporter ?

Interview
21 janvier 2015
Le point de vue de Xavier Raufer
Quelles sont aujourd’hui les plus grandes menaces qui pèsent sur nos sociétés ?

Il n’y a pas de menace éternelle, permanente et présente partout ; elle est localisée.
Pour l’Europe, il y a ce qui peut déstabiliser et empêcher de fonctionner nos sociétés à court terme. D’abord ce qui est visible : le fait de tuer des gens dans la rue, sur l’exemple des massacres comme ceux qui se sont produits à Paris. Deuxièmement, il y a des formes beaucoup moins visibles mais tout aussi dangereuses qui peuvent paralyser la société dans son ensemble. C’est notamment tout ce qui touche à la cybercriminalité. Les experts disent qu’en la matière, nous n’en sommes qu’au début. Il y a des capacités non seulement au service des Etats mais aussi au service de sociétés criminelles qui agissent non pas dans le monde physique mais dans le monde cybernétique et cela représente des risques énormes. Il faut donc faire attention à ce qui est sensationnel. Ce sont les gens qui ne communiquent pas d’informations qui sont les plus dangereux dans nos sociétés, parce qu’ils peuvent passer à l’acte sans se faire repérer.
Il y a aussi, bien entendu, la criminalité physique, le terrorisme « éclatant » composé par ceux qui posent des bombes ou qui tuent des gens comme on l’a vu récemment, mais il y a aussi le sournois. Si en une journée, le terrorisme a tué 3000 personnes lors des attentats du 11 septembre, le trafic d’armes illicites tuent sur le seul continent africain à peu près 10 000 personnes par an. Il y a donc environ un Hiroshima tous les deux ans sur ce continent du fait de ce trafic. Il y a ainsi ce qui est visible et ce qui l’est moins. Ce qui est devant chez nous, naturellement, nous fait le plus réagir, mais il ne faut pas oublier ce qui est plus lointain.
Enfin, la criminalité financière fait aussi des ravages considérables. Cela amène des gens à mourir de faim, pousse des populations à migrer, ce qui pose des problèmes considérables : trafics d’êtres humains, criminalité dans les pays d’arrivée pour survivre, etc. La criminalité ou le terrorisme immédiatement visible ne sont donc pas forcément les menaces les plus dangereuses.

Vous parlez d’une hybridation entre terrorisme et activités criminelles. Comment analyser ce phénomène ?

Cette situation est désormais la seule observée. Concrètement, les gens qui physiquement ont tué ou se sont fait tués en France ces dernières années, dans le cadre d‘opérations terroristes, sont tous des criminels. Ils ne sont pas de petits voleurs à l’étalage mais des individus qui ont attaqué des banques, vendu de la drogue, etc. : ce ne sont pas des délinquants mais des personnes dont les actions auraient dû leur valoir de passer devant la cour d’assise. Tous ces individus - Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, Bilal de Joué-lès-Tours, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, etc. - sont des criminels. Il n’y a plus, aujourd’hui, le côté presque chevaleresque de l’IRA (l’Armée républicaine irlandaise) pour la libération des sept comtés d’Irlande du Nord du joug britannique. Tout cela était au 20e siècle ; aujourd’hui, nous faisons face à un terrorisme commis par des bombes humaines, des individus perturbés mentalement, bien souvent sous l’influence de drogues et d’alcool. Prenons l’exemple d’un garçon comme Mohamed Merah : il va en boîte de nuit, il boit, fume des pétards et, après ça, il va à la mosquée. C’est cette instabilité dans laquelle il se trouve qui le rend follement dangereux. Ces hydrides sont donc une menace mais pas uniquement en France. Un responsable de la sécurité en Algérie m’avait donné une jolie définition d’un individu opérant dans le Sahel, participant au kidnapping de Français : «Lui c’est le djihad le jour et Marlboro la nuit ». Voilà, ce que sont ces hybrides : des gens qui financent leurs activités par des trafics et, ce faisant, sont beaucoup plus dangereux.
Quand un Etat soutient et finance un groupe terroriste, si sous la pression ce pays arrête de verser les fonds, les terroristes sont obligés de s’arrêter. En revanche, s’ils se financent eux-mêmes, c’est bien plus compliqué de les arrêter car il faut lutter contre le terrorisme en lui-même et, dans un second temps, faire en sorte de supprimer leurs modes de financements.

Les ministres des Affaires étrangères européens viennent de se réunir pour faire le point sur les outils visant à contrer la menace terroriste. Pensez-vous que l’UE dispose déjà d’outils efficaces pour contrer cette menace ou que d’autres mesures doivent-être mises en place ?

Les premières conférences internationales sur le terrorisme remontent aux violences anarchistes des années 1900 comme la Bande à Bonnot et n’ont jamais été vraiment efficaces. Ce sont des effets d’annonce : on se met autour de la table et puis on déclare qu’on souhaite prendre des mesures. Les conférences de 1908, 1910, ont été parfaitement inutiles. Plus tard, dans les années 1930, c’était les Oustachis, le terrorisme balkanique avec l’assassinat du ministre de l’Intérieur français et du roi de Yougoslavie, puis les Brigades rouges et ainsi de suite. Les conférences internationales sur le terrorisme ont lieu parce que les hommes politiques doivent agir.
En réalité, les choses sérieuses se passent, bien sûr, à un niveau plus bas, à l’échelle de l’échange d’information entre des gens qui se connaissent et qui ont l’habitude de travailler ensemble. C’est cette méthode de terrain qui donne des résultats. De même, les échanges d’informations au niveau européen comme Europol fonctionnent. Investir toujours plus dans la surveillance en ligne n’a pas forcément d’effets. Les terroristes n’achètent pas leurs armes et leurs bombes sur internet : il faut donc donner les moyens aux agents qui luttent contre le terrorisme de mieux suivre des individus, notamment par la surveillance physique. Si on suit les frères Kouachi, et qu’on les voit en train d’acheter des cagoules, des kalachnikovs et de rôder autour de Charlie Hebdo, on peut alors facilement en déduire qu’ils n’ont pas de bonnes intentions. Il faut donc permettre aux professionnels de travailler dans la rue, et non pas de rester dans des bureaux à observer des écrans d’ordinateurs, ce qui bien souvent, en matière de terrorisme, ne sert à rien.
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