ANALYSES

Après le 11 janvier

Presse
13 janvier 2015
Interview de Pascal Boniface - La Croix
Je suis fier d'être français ce dimanche 11 janvier. Le pays a connu un réconfortant sursaut républicain, un moment rare d'émotion collective nationale dans la dignité. Durement touchée par des actes terroristes qui ont fait 17 victimes au cours de la semaine, la France tout entière s'est mobilisée, dépassant ses traditionnels clivages. Près de 1.500.000 personnes dans Paris, plus de 1 million dans l'ensemble des villes de province ont communié pour dire leur refus du terrorisme et de la peur, et leur soif de liberté. Jamais une telle mobilisation populaire n'avait eu lieu dans le monde après des attentats terroristes.

Autre première : une cinquantaine de chefs d'État et de gouvernement, européens mais également d'autres continents dont le président palestinien et le premier ministre israélien, sont venus apporter leur soutien à la République française. Même après le 11-Septembre, même après les attentats de Madrid de 2004 et de Londres de 2005, on n'avait pas assisté à un tel rassemblement. Pour la première fois une foule de chefs d'État participaient ensemble à une manifestation de rue. Certains ont regretté la présence de dirigeants qui ne respectent pas toujours chez eux la liberté de la presse, tous n'ont pas la même conception de la démocratie, mais ils étaient réunis pour un même mot d'ordre : non au terrorisme, oui à la liberté d'expression. L'important était le message d'unité. De même, les manifestants ont certainement des vues divergentes sur bien des sujets mais ils ont laissé ces divergences derrière eux. Il y avait des chrétiens, des juifs, des musulmans et des athées, des gens qui partageaient la philosophie de Charlie Hebdo, d'autres qui ne la partageaient pas, des personnes qui n'ont pas la même vision de la politique étrangère, etc. mais qui toutes ont voulu envoyer en commun un message d'unité. Droite et gauche étaient réunies.

Il faut rendre hommage à l'opposition qui n'a pas profité de cette tragédie pour mettre en cause l'action du gouvernement en matière de sécurité. C'est tout à son honneur. Le président Hollande en sort renforcé tant sur le plan national que diplomatique. La France a fédéré autour d'elle dans une démonstration éclatante de rassemblement diplomatique inédit. Elle s'est également rassemblée en montrant qu'elle opposait à la haine le collectif et le rassemblement, au chantage terroriste la confiance et la bonne humeur.

Mais je suis inquiet pour la France. Si ce dimanche a été un jour exceptionnel, le plus dur commence désormais. Il ne faut pas qu'il soit sans lendemain. Si les terroristes ont été mis hors d'état de nuire, la menace reste présente. Elle peut frapper à tout moment, en tout lieu. Il n'y a pas, il n'y a plus de risque zéro. Il va falloir apprendre à vivre avec cette menace, comme nous vivons avec d'autres dangers qui pèsent sur nos vies, sans tomber dans la paranoïa. Il faudra être vigilant sans céder à la panique et sans modifier nos modes de vie et de liberté. Vivre dans la peur serait donner une victoire aux terroristes sans en diminuer la menace. C'est un défi majeur.

Plus important encore, est-ce que le vouloir-vivre ensemble qui s'est exprimé ce dimanche survivra ? De nombreux juifs français ont peur d'être victimes d'attaques antisémites. On peut diverger sur les causes de cette peur, elle est une réalité indéniable. Des musulmans français se sentent suspectés ou rejetés. Absente de la manifestation, Marine Le Pen pourrait, avec un discours de stigmatisation globale de l'islam, être la gagnante. Stigmatisation, ou ce qui, dans un processus de prophétie auto-réalisatrice, entraînerait un repli sur soi d'une partie de la communauté musulmane et la radicalisation de certains de ses membres.

La France qui s'est toujours enrichie de ses différences et de sa diversité est dans une situation où les tensions communautaires risquent de revenir au premier plan, l'entraînant dans un cercle vicieux. Il est nécessaire d'entamer une réflexion collective sur le vouloir vivre ensemble et d’éviter les slogans à l’emporte-pièce, les discours d’exclusion et les réponses à court terme qui peuvent passer médiatiquement mais qui ne résistent pas à l'examen du long terme. Il faut que nos hommes politiques agissent en hommes d'État que les médias renoncent au sensationnalisme au profit d'une pédagogie rigoureuse. Mais la réponse tient avant tout dans la société civile et la population française, riche d'un tissu associatif vigoureux qui doit jouer un rôle fondamental. Il y va de l'avenir de notre pays.
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