ANALYSES

Pourquoi la France est-elle remplacée par le Royaume-Uni à la cinquième place des puissances économiques mondiales ?

Interview
9 janvier 2015
Le point de vue de Sylvie Matelly
La chute d’une place de la France dans le classement est-elle un indicateur pertinent de l’état de notre économie ? Le PIB est-il encore un indicateur pertinent ?

Oui et non. Oui parce que si le Royaume-Uni nous devance en effet à nouveau dans le classement des PIB, c’est bien parce que leur croissance économique a pratiquement atteint 3% l’an passé. Elle est par conséquent bien supérieure à celle de la France qui était plutôt aux alentours de zéro.
Non, car c’est d’abord la montée en puissance de la Chine depuis quelques années qui déclasse chaque année les pays du « top five », les Etats-Unis restant encore les seuls à n’avoir pas subi cela, l’Allemagne et le Japon ayant chacun laissé leur 3e et 2e place du classement. Dans le cas français, la France s’était maintenu au cinquième rang en devançant le Royaume-Uni grâce à des effets moins importants que le Royaume-Uni sur la croissance, restant ainsi à la cinquième place du classement malgré la Chine...
L’information essentielle de ce classement et de ses évolutions n’est pas tant le passage du Royaume-Uni devant la France, qui n’est finalement qu’un retour à ce que nous avions connu depuis la fin des années 1990 avant la crise. L’information essentielle est surtout la montée en puissance de la Chine, qui est depuis trois ans la 2e puissance économique mondiale.
Concernant le PIB comme indicateur pertinent, on peut toujours discuter de la pertinence d’un indicateur quel qu’il soit. Pour autant, il faut des mesures pour comparer des situations données à un moment donné. Dans le cas du PIB, c’est l’un des seuls indicateurs dont on peut considérer que le calcul est à peu près harmonisé entre les pays.

Avec une croissance du Royaume-Uni de 3%, quelle sont les différences économiques avec la France qui ont permis à la Grande Bretagne de prendre, ou reprendre cette 5e place ?

Il y a plusieurs facteurs qui entrent ici en ligne de compte. La bonne reprise du secteur financier en 2014 - sachant que le PIB du Royaume-Uni est très dépendant de ce secteur d’activité - a bien évidemment facilité cette remontée et soutenu la croissance de ce pays. C’est aussi ce qui fait que la crise a été beaucoup plus durement ressentie au Royaume-Uni qu’en France ou ailleurs en Europe. On peut également citer la plus grande flexibilité du marché du travail dans ce pays, marché du travail qui avait été largement réformé depuis le début des années 1980 par Margaret Thatcher, puis par Tony Blair. Cette flexibilité associée à un retour de la croissance a entrainé une diminution assez nette du chômage et après des années de crise et de report de leurs achats, les Britanniques ont massivement consommé en 2014. Ils y ont été incités par des politiques publiques plutôt accommodantes, une politique budgétaire moins restrictive que prévue et une politique monétaire expansionniste. C’est un facteur clé pour expliquer ce niveau de croissance économique au Royaume-Uni. La consommation étant redevenue extrêmement dynamique, l’économie est repartie très rapidement. Si je voulais résumer, la réussite du Royaume Unis aujourd’hui s’explique par la conjugaison d’un secteur financier qui a redémarré, une flexibilité de l’économie accompagnée par les pouvoirs publics qui ont rapidement adapté leur politique pour soutenir la croissance économique, et l’emploi qui est réparti également permettant de soutenir la consommation.

Alors que la croissance française stagne en dessous de 1%, est-ce que des facteurs comme la baisse des prix du pétrole ou la baisse du coût de l’euro peuvent nous donner l’espoir d’une amélioration de la tendance dans les mois à venir ?

Si nous parlons d’une amélioration de la situation économique, oui, nous pouvons l’escompter, ou du moins l’espérer, le FMI juge d’ailleurs que l’effet de cela va être fort. Concernant l’impact réel des facteurs cités plus haut, s’il y a une baisse du coût du pétrole, cela induit une baisse des coûts de production, ce qui la facilite et implique aussi une baisse des prix à la sortie d’usine. La baisse du coût de l’euro, c’est une meilleure compétitivité à l’export, c’est une baisse du prix des exportations françaises et donc forcément cela relance notre compétitivité et facilite la conquête de parts de marché à l’international. Il est donc clair que ce sont des facteurs qui peuvent jouer favorablement sur la croissance économique. Si malgré ces éléments positifs, l’économie européenne ne repart pas, ou en tout cas n’assure pas une croissance supérieure à 1%, ce serait assez incompréhensible et signifierait que nous sommes réellement dans de très grandes difficultés.
Pour autant, beaucoup de facteurs interviennent dans la croissance économique et il est souvent délicat de déterminer dans quel sens ils vont jouer. Nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle dégradation de la situation économique ailleurs dans le monde qui pourrait peser sur la situation économique de l’Europe et pénaliser une éventuelle reprise. Aux Etats-Unis, la croissance économique est au rendez-vous, on ne peut pourtant pas considérer qu’elle est encore solide. Les pays émergents souffrent également ces dernières années.
D’autre part, l’Europe est au bord, voire déjà en déflation, les prix baissent et la réduction du prix du pétrole renforce cela. Or, la déflation peut conduire les ménages à reporter leurs achats à demain puisqu’ils anticipent cette baisse des prix. Dans ce cas, la consommation restera faible et la croissance probablement également.
Par exemple, la baisse des prix du pétrole induit la baisse des coûts de production et donc la baisse des prix dans les supermarchés. Face à cette baisse des prix, deux types d’attitudes sont possibles : des consommateurs vont penser « ça ne coûte plus rien, je vais acheter ». Dans ce cas-là, cela donne de la croissance économique. En revanche, d’autres consommateurs diront « les prix baissent, nous attendons, nous achèterons demain, ce sera encore moins cher ». Dans ce cas, l’effet est négatif sur la croissance. Dans la même logique, la baisse du coût de l’euro entraîne la baisse des prix de nos exportations qui se retrouvent moins chères sur les marchés mondiaux. A priori, nous pouvons donc dire qu’il y a beaucoup plus de demandes dans le monde pour des produits français ou européens, ce qui impliquerait une multiplication des ventes. Mais imaginez que dans le même temps il y ait un ralentissement très fort de la croissance aux Etats-Unis, en Chine, au Brésil ou en Turquie. L’effet sur la croissance d’un euro faible sera de facto peu important.
Néanmoins, si nous parlons du PIB français et du fait que la croissance économique puisse redémarrer suffisamment pour que le PIB français dépasse à nouveau le PIB britannique, outre la croissance, plusieurs facteurs interviennent. Et dans ce cas, la faiblesse de l’euro devient un handicap dans le cadre du calcul du PIB. C’est aussi le renforcement de la Livre sterling par rapport à celle de l’Euro, qui fait que quand on estime le PIB britannique, il est de facto plus important que le PIB français.
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