ANALYSES

Que retenir du premier tour des élections présidentielles tunisiennes ?

Interview
27 novembre 2014
Le point de vue de Béligh Nabli

Quels sont les enseignements de ce premier tour de scrutin ? Comment peut-on expliquer ce faible taux de participation ?


De ce premier tour peuvent émerger 4 enseignements majeurs.


Tout d’abord, si cette élection présidentielle est la première du genre (en ce sens où elle s’est tenue dans des conditions de liberté, de transparence et de pluralisme dignes d’une démocratie naissante), le taux de participation confirme le mouvement abstentionniste qui avait frappé le scrutin législatif d’octobre dernier. Cette faible mobilisation électorale s’explique par le désenchantement de la jeunesse et des classes populaires vis-à-vis de la transition démocratique. Des interrogations émergent sur la capacité du politique à changer le réel car les citoyens tunisiens ne perçoivent pas de changements dans leurs conditions économiques et sociales malgré la révolution. Ceci n’est pas sans rappeler la crise de confiance qui touche l’ensemble des démocraties modernes.


L’arrivée de Béji Caïd Essebsi (BCE) en première position ne constitue pas non plus une réelle surprise car il est le leader de Nidaa Tounes, le parti arrivé en tête aux dernières élections législatives. Les observateurs s’attendaient néanmoins à le voir obtenir un score plus élevé, certains le voyaient même élu dès le premier tour. Ce score moins important s’explique par une plus faible mobilisation de son électorat ainsi que par une forme de déperdition des voix : bon nombre de citoyens tunisiens se sont détournés de Nidaa Tounes par crainte de voir la Seconde République s’ouvrir sur un régime caractérisé par une concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul parti, voire d’un seul homme.


Si l’arrivée en seconde position du président sortant Moncef Marzouki était chose acquise, le niveau élevé de son score constitue une surprise. Près de 6 points le sépare seulement de Béji Caïd Essebsi. Des scores relativement sérés qui sonnent comme une victoire pour le premier, comme une déception pour le second. Pour Moncef Marzouki, ce résultat revêt le goût d’une revanche tant le personnage fut l’objet de critique acerbes durant toute la période de transition, où il a été dépeint comme une « marionnette » (des islamistes), un président fantoche ou impuissant (pour changer le quotidien des citoyens). Habitué à l’omnipotence présidentielle (incarné par Bourguiba puis Ben Ali, mais dans des styles différents), le peuple tunisien lui a reproché son péché originel (une alliance contre-nature avec les islamistes) et une série de maladresses (l’épisode du « Livre noir », la réception de leaders salafistes, …), ou encore le fait d’avoir refusé de revêtir les habits traditionnels du Zaïm (figure de l’homme providentiel et du chef charismatique)


Son score (près de 34% des suffrages) s’explique d’abord par un soutien de fait des militants et sympathisants d’Ennahda. L’absence de candidat officiel des islamistes a joué en sa faveur. Il incarne même aujourd’hui une pièce maîtresse de leur stratégie d’ouverture politique et de dédiabolisation. Ensuite, il a également réussi à transmettre l’image de rempart face aux forces de l’« ancien régime » présentes notamment au sein de Nidaa Tounes. Sur ce registre, l’effet de contraste joue pour lui : le fait d’avoir été un militant des droits de l’homme et un opposant historique à Ben Ali, ainsi que discours tourné vers les classes populaires détonnent par rapport au profil plus rigide et libéral (au sens économique) de BCE…
Enfin, on remarque que la gauche radicale a réussi à arriver en 3ème position. Hamma Hammani a donc réussi son pari d’incarner la gauche radicale, ce qu’il n’avait pas vraiment réussi jusque-là. Du fait notamment de l’émiettement de cette frange de l’échiquier politique.


Quel est le favori du second tour qui s’annonce ? La formation du Front Populaire dont le leader est arrivé en 3ème position sera-t-elle le faiseur de rois ?


A priori, Béji Caïd Essebsi demeure le favori de l’élection. Il peut compter sur la capacité de mobilisation de son parti, déjà arrivé en position de force (Nidaa Tounes est arrivée en tête aux élections législatives) ainsi que du soutien tacite de la majeure partie des grands médias. Toute la question est désormais de savoir si BCE saura mobiliser au-delà de son électorat traditionnel – c’est-à-dire un électorat mû par un anti-islamisme radical. Ce seront les réserves de voix disponibles qui feront la différence.
Dans la perspective de la confrontation du second tour, Hamma Hammami - troisième homme de ce scrutin - se retrouve dans une position inconfortable d’arbitre. Du reste, il ne semble pas enclin à prodiguer une quelconque consigne de vote. Aussi, le réflexe anti-islamiste qui anime le Front populaire ne milite pas pour l’hypothèse d’un soutien à Marzouki. Loin s’en faut. Au contraire, il est quasiment impossible que le Front Populaire soutienne la candidature de Marzouki, qui est considéré comme le candidat officieux d’Ennahda. Selon toute vraisemblance, le parti risque de soutenir au moins implicitement la candidature de BCE.
Quoi qu’il en soit, le score du leader du Front populaire conjugué aux 15 sièges à l’Assemblée du Peuple placent le parti de gauche au cœur du nouvel échiquier politique tunisien.


Quels seront les enjeux de ce second tour de scrutin ?


Les enjeux de ce second tour sont multiples. On peut, entre-autre, identifier les éléments suivants. Tout d’abord l’entre-deux-tours risque d’être assez tendu dans la mesure où les deux candidats restant en lice (BCE et Moncef Marzouki) s’opposent assez violemment depuis quelques temps en s’accusant d’être respectivement le candidat des islamistes et le candidat de l’ancien régime et donc la contre-révolution. Cette confrontation polarise les débats et contribue à structurer l’échiquier politique tunisien moderne autour de ces deux pôles.
La question de savoir si Nidaa Tounes concentrera tant les pouvoirs législatifs qu’exécutifs entre ses mains constitue également un enjeu important de ce second tour de scrutin.
Enfin, ce second tour contribuera également à la composition politique du gouvernement, qui reste encore à définir, malgré l’arrivée en tête de Nidaa Tounes lors des législatives d’octobre. Deux options s’offrent à Nidaa Tounès : soit former un « gouvernement d’union nationale » en s’alliant à Ennahda, soit constituer un « gouvernement anti-islamiste » en s’alliant aux autres formations séculières. Il apparaît cependant clairement que la composition de ce gouvernement sera le fruit des tractations et des alliances de l’entre-deux-tour de l’élection présidentielle.

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