ANALYSES

Reconnaissance de l’Etat palestinien, l’Europe isolée, poussée par son extrême-Occident latino-américain ?

Tribune
19 novembre 2014
La chancellerie israélienne ironisait le 24 juillet 2014 dernier sur les sympathies affichées par le Brésil à l’égard de la Palestine. Le Brésil n’est pas un Etat sérieux, il réagit comme « un nain diplomatique », disait alors à Jérusalem le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères. Quelques semaines plus tard, le ministère israélien des Affaires étrangères a resservi aux Suédois le plat avec les mêmes ingrédients. Le Moyen-Orient est bien compliqué, trop pour un pays habitué au montage de meubles Ikea, a-t-il indiqué dans un communiqué le 30 octobre 2014.

La Suède n’est pourtant pas le seul pays à avoir reconnu l’Etat de Palestine. Les décisions européennes de reconnaissance de ce dernier sont en effet tombées les unes après les autres durant le mois de novembre 2014. Parlement britannique, Chambre des députés irlandaise, gouvernement suédois, Congrès des députés espagnol, Assemblée nationale et Sénat français ont en effet reconnu ou demandent à leurs gouvernements respectifs la reconnaissance de la Palestine comme Etat.

Le statu quo des autorités israéliennes est désormais analysé comme une menace globale pour la stabilité en Méditerranée, au Proche-Orient, voire sur le continent européen lui-même. Les crises à répétition à Gaza, , le coût des reconstructions successives de la Bande, assuré pour une bonne part par l’Europe, le cycle des colonisations rampantes -générateur d’antagonismes durables- sont désormais perçus comme un risque global pour la paix. Depuis quelques semaines, un certain nombre d’institutions européennes ont donc tiré une sonnette d’alarme.

Mais pourquoi aujourd’hui ? Novembre 2014 n’est après tout pas un mois très différent de ceux qui se sont succédés depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 2006. La presse, et parfois les responsables européens, signalent pourtant le caractère spectaculaire des décisions prises. La France et le Royaume-Uni ne sont-ils pas membres permanents du Conseil de sécurité ? L’Espagne n’est-elle pas le pays, siège de l’Organisation Ibéro-américaine ? Israël craint un effet d’entrainement, que devraient (ou pourraient) avoir les reconnaissances déjà actées.

Mais de quel effet d’entrainement s’agit-il ? L’effet d’entrainement est en effet tout relatif. Il est même étroitement limité aux frontières de la vieille Europe, celle dite de l’Ouest. 135 pays reconnaissent déjà la Palestine comme Etat. La dernière vague de reconnaissances en 2010-2011 a mis un peu plus en évidence l’isolement européen. L’Europe avait-elle la possibilité de rester indéfiniment à l’écart ? Déjà en 2011 et en 2012, quand la Palestine a posé sa candidature de pays observateur à l’UNESCO et aux Nations unies, les 27 dans leur quasi-totalité avaient voté oui, entrainés par la grande majorité des Etats membres.

Seule l’Amérique latine avait longtemps retenu ses élans à l’image de l’Occident atlantique. Reprenant un discours redondant -fabriqué à Jérusalem et Washington- avec les capitales européennes, le temps de la reconnaissance était jugé prématuré le processus de paix étant encore en gestation. Seuls, aujourd’hui en Amérique latine, la Colombie, le Mexique et Panama restent fidèles à cette ligne bleue, tout en émettant néanmoins des critiques accélérées par l’accumulation d’initiatives israéliennes jugées unilatérales, qu’il s’agisse des bombardements de Gaza ou de la création de colonies en territoire palestinien.

Les évènements de Gaza en juillet dernier ont forcé le dernier carré d’amis d’Israël à signaler publiquement un malaise. Le Brésil, le Chili, l’Equateur, le Pérou et le Salvador ont rappelé leurs ambassadeurs en poste à Tel Aviv. Les difficultés opposées à la ministre colombienne des Affaires étrangères, María Angela Holguin, qui voulait rencontrer le 13 novembre 2014 son homologue palestinien, Riad Al Malki, à Ramallah ont accentué la prise de distance. Distance qui a été prise collectivement par la plupart des autres Etats membres de la CELAC, Communauté des Etats d’Amérique latine et de la Caraïbe, il y a déjà trois et quatre ans. En 2010 en effet, l’Argentine, la Bolivie, l’Equateur, et en 2011 le Belize, le Brésil, le Chili, la Dominique, Grenade, le Guyana, le Honduras, le Paraguay, le Pérou, Saint Vincent et Grenadine, le Salvador, le Surinam, l’Uruguay, ont établi des relations diplomatiques avec l’Etat palestinien. Un petit nombre les avait précédés : Cuba et le Nicaragua en 1988, le Costa-Rica en 2008, la République Dominicaine et le Venezuela, en 2009. D’autres l’ont fait plus récemment, à savoir le Guatemala et Haïti, en 2013. Au total de 2008 à 2013, 21 Etats des Amériques ont reconnu la Palestine comme Etat.

Les Amériques latines et la Caraïbe, ont de la sorte fermé une boucle diplomatique, autour d’Israël, du Canada, des Etats-Unis et des Etats d’Europe de l’Ouest. Ils ont en effet rejoint Africains, Asiatiques et Européens du centre et de l’Est. Ainsi ont été mises en évidence une sorte de consentement universel, et l’auto-exclusion d’un petit noyau résiduel. La Suède, pays non membre de l’Alliance atlantique, a ouvert le bal des reconnaissances européennes. L’Espagne très attachée à la solidarité ibéro-américaine a suivi le mouvement. Le vote des parlements anglais et français reflète sans doute une prise de conscience relevant de l’éthique politique. Mais elle révèle aussi de la part de deux pays ayant une longue tradition arabe, la peur très réaliste de rester hors-jeu.

Amérique latine et Caraïbes ne sont pas décisives dans la résolution du contentieux israélo-palestinien. Mais en réduisant à son étiage la navigabilité du statu quo, les pays de la CELAC ont signalé qu’à défaut d’influence majeure sur le règlement du contentieux proche-oriental, les « nains diplomatiques » des Amériques disposaient d’une force d’entrainement diplomatique. La Palestine, à défaut d’y avoir gagné sa souveraineté, aura de façon inattendue donné à lire l’émergence d’un monde nouveau.
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