ANALYSES

Turquie, Syrie & EI

Presse
11 novembre 2014

Ambiguïté vis-à-vis du groupe Etat islamique, passivité à Kobané, ces derniers jours la Turquie s’est retrouvée sous le feu des projecteurs, et des critiques. Mais qu’en est-il vraiment ? Profitant de la présence de Didier Billion au séminaire annuel de l’Institut du Bosphore, nous lui avons soumis nos questions. Le directeur adjoint de l’IRIS (l’Institut de relations internationales et stratégiques) nous offre de précieux éléments de réponses.


En tant que spécialiste de la Turquie et de sa géopolitique, pouvez-vous nous éclairer sur la situation du pays dans le contexte régional actuel ?


Le dossier syrien est un contexte épineux pour Ankara ne serait-ce qu’en raison de la proximité, la Turquie étant un pays de front. Les choses sont forcément beaucoup plus délicates quand on partage plus de 800 km de frontière avec la Syrie que lorsqu’on se trouve à des milliers de kilomètres de distance. Au même titre, il est toujours plus difficile de mener une bonne politique régionale quand on a pour voisins l’Irak, l’Iran et la Syrie plutôt que la Belgique, la Suisse et le Luxembourg.


Ensuite, je pense que la question kurde est ici la véritable question. Le processus de paix n’a pas abouti et la Turquie est en train de payer politiquement son incapacité à régler sa propre question kurde. Je comprends parfaitement que l’EI représente un moindre problème pour le Gouvernement que la question kurde. On dénombre entre 30 000 et 40 000 combattants pour l’Etat islamique, c’est certes déjà beaucoup trop, mais ça reste aux yeux de la Turquie moins menaçant qu’une entité kurde.


Les critiques occidentales à l’égard de la position turque sont-elles fondées ? Quelle est votre lecture des faits ?


Dans la presse européennes de ces derniers jours je me suis étonné de trouver beaucoup d’accusations d’un double-jeu voire d’un triple-jeu turc. Je ne les partage pas et ne pense pas qu’on puisse parler d’une telle stratégie. Je dirais que la Turquie défend ses propres intérêts mais s’est faite piéger. Avec le début des massacres commis par l’armée syrienne, la Turquie s’est sentie investie d’une mission. Et, même si de manière générale je ne crois pas en une politique turque qui serait néo-ottomane, sur ce dossier précis, il y a pour moi eu islamisation sous la forme d’une incontestable solidarité sunnite. La Turquie a été prise à ce piège et s’est pris le retour de boomerang dans la figure.


Les pays d’où émanent les critiques n’ont-ils pas leur propre responsabilité dans cette affaire ?


Complètement. Les autres puissances avaient exactement la même politique à savoir le financement de la rébellion anti-Bachar sans trop se soucier du reste. On ne peut dès lors pas pointer la Turquie du doigt. En plus, il y a ici un facteur aggravant puisqu’on intime à la Turquie l’ordre de faire quelque chose qu’on ne veut pas faire soi-même à savoir lancer un assaut terrestre. C’est un jeu de dupes. Je pense que la France n’a pas excellé non plus. On ne peut pas faire la morale.


Pouvez-vous développer ce dernier point ?


Sur les livraisons d’armes par exemple, il y a bien sûr eu des livraisons d’armes turques mais la France aussi a été très imprudente. Je me souviens qu’à deux reprises François Hollande avait publiquement demandé à ce que des armes soient livrées en Syrie. Nous, collectivement, n’avons pas brillé.


Il n’y pas si longtemps, à l’époque de la doctrine AKP du 0 problèmes avec les voisins on se souvient que Bachar el-Assad était en Turquie présenté comme un grand ami. Qu’est-ce qui explique selon vous un tel revirement ?


D’après moi c’est la situation objective qui a changé. Dans les six premiers mois de la crise syrienne, les turcs ont réellement cru qu’ils pourraient influer positivement sur la politique de Bachar el-Assad avec qui ils étaient effectivement en très bons termes. Pendant un moment, ils ont même convaincu leurs partenaires de la coalition qu’ils pourraient régler la crise diplomatiquement. La Turquie voyait beaucoup de prestige à gagner d’une telle opération. Quand Ankara a réalisé que Bachar ne faisait que prétendre les écouter, ils se sont sentis roulés et c’est tout l’orgueil national qui en a pris un coup.


Quelles issues impliquant la Turquie voyez-vous à l’imbroglio syrien ?


Je pense qu’il est tout à fait primordial d’accomplir trois choses. La première d’entre elles, c’est revenir à la politique. A l’heure actuelle, la coalition ne dispose pas de mandat clair. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il est temps de refaire de la politique. Et par là j’entends qu’il faut tout faire pour consolider le Gouvernement irakien qui est faible, tout faire pour que l’Etat Irakien subsiste et s’impose. La deuxième chose c’est d’entrer en contact avec les tribus sunnites de la région dans une stratégie d’affaiblissement de l’Etat Islamique. Nous devons assécher l’EI. Enfin, il est je pense indispensable d’intégrer TOUS les Etats de la région dans le traitement de la situation. Il n’est pas concevable de faire ça en l’absence de l’Iran, actuellement écartée par les américains, et même de la Syrie elle-même. Qu’on le veuille ou non, Bachar est toujours là. C’est certes un véritable tyran mais, à un moment donné, ça devient nécessaire de discuter avec lui. La coalition ne peut être là qu’en appui. Ne reproduisons pas les erreurs du passé à l’image de la Libye.

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