ANALYSES

Chine-Japon : le « dégel » ?

Interview
12 novembre 2014
Le point de vue de Edouard Pflimlin

Quel est l’état des relations sino-japonaises ?


Les deux pays sont des partenaires économiques majeurs avec des échanges commerciaux représentant 312 milliards de dollars en 2013.


Mais les relations entre les deuxième économie (la Chine communiste) et troisième économie mondiales (le Japon) se sont dégradées ces deux dernières années.
Elles butent sur la question de la souveraineté des îles Diaoyu (Senkaku en japonais), en mer de Chine orientale, revendiquées par Pékin mais administrées par Tokyo. En septembre 2012, trois de ces îles – situées à 330 kilomètres de la Chine et à 410 kilomètres de l’île japonaise d’Okinawa – ont été nationalisées par le Japon, ce qui a provoqué l’ire de Pékin. Depuis, la Chine ne cesse de provoquer le Japon en envoyant des navires– pour l’instant des navires des garde-côtes - dans les eaux territoriales japonaises autour des îles. Ces manœuvres ont déjà débouché sur des incidents mais aucun n’a généré en affrontement violent, qui pourrait dans le pire des cas déboucher sur une guerre... Par ailleurs, des débordements antijaponais avaient parallèlement éclaté à Shanghai en septembre 2012.


Conséquences de cet abcès de crise, les relations économiques bilatérales ont reculé de 6,5 % en 2013, le nombre de touristes japonais en Chine a diminué de 18 % et les investissements directs japonais en Chine ont quant à eux reculé de 43 % entre janvier et septembre (chiffres indiqués par le journal Le Monde daté du 12 novembre 2014).


Par ailleurs, hormis le différend territorial les opposant, les tensions portent également sur l’histoire commune aux deux pays. Les crimes commis par le Japon, pendant l’occupation de la Chine entre 1931 et 1945, continuent de grever lourdement les relations entre les deux géants asiatiques.


Aussi la rencontre formelle entre le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre japonais Shinzo Abe au sommet de l’APEC (forum de coopération économique Asie-Pacifique) à Pékin, lundi 10 novembre, est perçue positivement.
C’est, en effet, la première fois depuis décembre 2011 que deux dirigeants chinois et japonais au plus haut niveau se rencontrent. Arrivés au pouvoir à peu près au même moment (respectivement fin 2012 et début 2013), Shinzo Abe et Xi Jinping n’avaient jamais tenu de sommet bilatéral et avaient échangé une poignée de main à seulement deux reprises lors de rencontres multinationales. Depuis plusieurs mois, politiques et fonctionnaires des deux pays avaient activement négocié en coulisses pour faciliter cette rencontre, on se souvient notamment de la visite à Pékin en juillet 2014 de l’ancien Premier ministre nippon Yasuo Fukuda.


Résultat de ces tractations, les deux premières puissances asiatiques avaient annoncé vendredi dernier (7 novembre) « s’être mises d’accord pour reprendre progressivement le dialogue politique, diplomatique et dans le domaine de la sécurité ».


Quel est le « contenu » de cette rencontre entre Xi Jinping et Shinzo Abe ?


Les deux dirigeants asiatiques se sont d’abord exprimés sur cette « amélioration » dans leurs relations.
« Beaucoup de pays espéraient ce sommet entre le Japon et la Chine, et pas seulement les nations asiatiques. Je pense que nous avons fait un premier pas vers une amélioration des relations bilatérales », a déclaré M. Abe à l’issue de l’entretien avec son homologue chinois. « La Chine souhaite que le Japon poursuive sur la voie du développement pacifique » et « adopte des politiques militaire et sécuritaire prudentes », a déclaré M. Xi, cité par l’agence Chine nouvelle.


Concrètement, M. Abe a demandé la mise en place par la Chine d’un mécanisme de communication maritime pour éviter tout incident autour des îles Senkaku/ Diaoyu. Une initiative justifiée tant les incursions sont fréquentes.


Selon Chine nouvelle, M. Abe a assuré par ailleurs que le Japon n’entendait pas changer de position sur la question de ses responsabilités liées à l’Histoire du XXe siècle. M. Xi a rappelé la position chinoise appelant le Japon à « utiliser l’Histoire comme un miroir pour regarder vers l’avenir ».


Comment envisager la suite ?


Sur la forme, la poignée de mains entre les deux dirigeants asiatiques a été froide et crispée de l’avis de nombreux observateurs. Et la rencontre a été rapide, durant un peu moins de 30 minutes.
Sur le fond, le « dégel » des relations, salué également par les Etats-Unis, est très limité et timide : rien n’est encore réglé.
Tokyo estime avoir clairement assumé ses responsabilités historiques pour son rôle durant la Deuxième guerre mondiale, mais Pékin l’accuse de se reconnaître seulement un rôle partiel dans les atrocités commises par son armée impériale et de refuser un travail de mémoire nécessaire, comme l’a fait l’Allemagne en Europe. Fait inquiétant, le Premier ministre Shinzo Abe s’est rendu en décembre 2013 au sanctuaire de Yasukuni où sont honorés les Japonais morts au combat, y compris de grands criminels de guerre de la Seconde guerre mondiale, 14 hauts dirigeants politiques et militaires condamnés à mort par les alliés au lendemain de la guerre y sont ainsi vénérés. De nouvelles visites seraient donc une provocation insupportable pour la Chine.


Quant à la question des dépenses militaires, ces dernières sont reparties à la hausse pour la première fois depuis 10 ans sous l’impulsion du Premier ministre actuel Shinzo Abe. On est donc loin de la « prudence » japonaise que souhaite Pékin. Mais il faut souligner, que le Japon s’inquiète du budget de défense chinois, qui a progressé de 10 % par an en moyenne depuis 20 ans, dépassant allègrement les 100 milliards de dollars, soit au moins le double du budget militaire japonais. Ce budget imposant fait de la Chine le second pays le plus dépensier en la matière au niveau mondial (derrière les Etats-Unis et devant la Russie).


Enfin sur la question du différend autour des Senkaku/Diaoyu, les positions des deux pays continuent de diverger. Tokyo ne veut pas renoncer à sa souveraineté sur ces 700 hectares de roches... Et Tokyo n’a pas souhaité reconnaître officiellement au sommet, qu’il existait un différend entre le Japon et la Chine sur les Senkaku, comme l’aurait souhaité Pékin.


Néanmoins, la rencontre de lundi est incontestablement « un premier pas » positif. Elle met fin à la pente glissante sur laquelle se situaient les relations entre les deux Etats. Et maintenant les deux pays vont commencer à préparer la mise en place d’un système de gestion de crise ils devraient donc reprendre leurs discussions sur les questions régionales et bilatérales. Espérons que d’autres avancées suivront.

Sur la même thématique