ANALYSES

Élections législatives en Ukraine : quels enseignements et quels défis ?

Interview
30 octobre 2014
Le point de vue de Philippe Migault

Quels sont les principaux enseignements des élections législatives ukrainiennes ? Le fait qu’une partie importante du pays ne prenne pas part au scrutin ne pose-t-il pas un problème de légitimité pour le Parlement nouvellement élu ?


Il y aura bien entendu un souci de légitimité dans la mesure où la nouvelle assemblée, très majoritairement nationaliste et pro-occidentale, ne pourra pas prétendre s’exprimer au nom de toute l’Ukraine, dont elle refuse la partition de facto, puisque les élections ne se sont pas tenues en Crimée et dans les zones du Donbass contrôlées par la mouvance séparatiste. Par ailleurs, on peut noter que si la participation a été très forte dans l’Ouest ukrainien, fief des ultra-nationalistes, elle a été bien plus faible dans les régions du Sud et de l’Est du pays, qui auparavant votaient pour le Parti des régions de Ianoukovitch. La carte électorale de ces dernières élections confirme la division traditionnelle du pays. Enfin, comment être légitime quand certains partis d’opposition - je pense notamment au Parti communiste ukrainien -, ont été chassés de la Rada (parlement ukrainien)à la fin de l’été et n’ont pas pu faire réellement campagne ? On peut ainsi dire que cette victoire "pro-européenne" est un succès en trompe-l’œil.


Son parti ne disposant pas de la majorité absolue, avec qui le président Petro Porochenko va-t-il pouvoir former une coalition stable pour gouverner ? Ces élections ont-elles permis un renouvèlement de la classe politique ukrainienne ?


Il y a une chose qui ne change pas, c’est le degré de corruption de la classe politique ukrainienne, toutes tendances confondues. S’il y a un renouvellement de la Rada, du fait de l’éviction programmée du Parti des régions et du Parti communiste, cela ne signifie pas que les mœurs politiques du pays vont changer. Par ailleurs, l’entrée au Parlement de députés membres de formations paramilitaires arborant des insignes nazis et accusées de crimes de guerre dans l’Est du pays ne me semble pas non plus un signe de bonne santé démocratique.Or Porochenko, qui ne dispose pas de la majorité au parlement, devra nécessairement composer dans une certaine mesure avec eux, ce qui augure mal d’une sortie de crise négociée dans l’Est du pays.


Quels seront les principaux défis auxquels devra faire face le futur gouvernement ukrainien ?


Le principal défi sera celui auquel je viens de faire allusion : faire la paix. Alors que Porochenko semble prêt à un compromis avec Poutine et les séparatistes, il devra encore composer avec un Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, l’homme du Département d’Etat américain en Ukraine, qui lui n’est pas du tout enclin à faire la moindre concession envers les séparatistes. Entre les deux il s’agira d’une cohabitation difficile, Porochenko disposant de marges de manœuvre faibles face à une Rada qu’on pourrait qualifier, pour prendre une comparaison avec l’histoire politique française, de "Bleu horizon", c’est-à-dire ultra-nationaliste et revancharde, comme l’était l’Assemblée nationale française en 1919, alors bien décidée à écraser l’Allemagne.
Le second défi sera le redressement de la situation économique du pays : on parle d’un recul de 9% du PIB cette année, alors que l’économie ukrainienne est déjà exsangue. L’hiver, sans gaz russe, ni charbon du Donbass, risque d’être terrible... et de susciter un regain de contestation dans les régions qui, précisément, ont manifesté leur manque de confiance aux autorités en place en s’abstenant largement lors du scrutin

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