ANALYSES

Présidentielles brésiliennes, 26 octobre 2014 : au-delà de l’enjeu électoral, un enjeu latino-américain et international

Tribune
24 octobre 2014

Le Brésil est, selon la formule aujourd’hui bien établie, un pays « émergent ». Le Brésil émergent, donc, désigne, dimanche 26 octobre, celui, Aecio Neves, candidat aux couleurs du PSDB (parti social-démocrate brésilien), ou celle, Dilma Rousseff pour le PT (parti des travailleurs), qui va le présider pour quatre ans. L’avenir de la septième puissance économique du monde, la première d’Amérique latine, préoccupe logiquement, ses voisins immédiats, mais aussi bien au-delà les pays membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies, et les nouveaux alliés brésiliens d’Afrique et d’Asie. Le profil du vainqueur peut en effet rapprocher ou éloigner le Brésil de ses partenaires extérieurs actuels.


La lecture des programmes est, en dépit du goût de l’époque pour les messages elliptiques, un détour instructif et laborieux. Il faut en effet se reporter en page 25 pour le PSDB, et en page 15 pour le PT, pour trouver l’expression de ce que chaque parti et chaque plate-forme de campagne entend par politique étrangère.


Sans surprise le programme adopté par le PT, « Un nouveau cycle de changements, Dilma Rousseff présidente », propose une combinaison de souveraineté et d’intégration. « La politique extérieure de Lula et Dilma », est-il précisé, doit être perpétuée. Elle répond « à l’intérêt national du Brésil, par l’affirmation de sa souveraineté, la défense du multilatéralisme, et d’un monde multipolaire, la construction d’un monde plus juste et plus équilibré ». « Pour atteindre ces objectifs le Brésil doit poursuivre dans la voie de l’intégration sud-américaine, et celle d’un rapprochement avec les pays du sud, tout en maintenant ses relations avec les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon ».


Le PSDB, de façon tout aussi cohérente, propose de rompre avec les choix qui ont été ceux de Lula, de Dilma et du PT depuis 2003. Pourquoi ? Pour « réintégrer le Brésil au monde » est-il dit dans le programme qu’il a adopté en vue des présidentielles, intitulé, « Pour changer vraiment le Brésil ». Le Brésil en effet selon le PSDB est aujourd’hui « isolé en raison des choix idéologiques imposés à notre politique extérieure ». Il doit renouer avec les « grandes nations démocratiques », et oublier « les inclinations en direction de régimes aux claires tendances totalitaires ». Le Brésil doit rompre « avec les politiques partisanes dommageables à ses échanges » « avec les politiques commerciales erronées pratiquées depuis plus de dix ans et s’ouvrir aux grands blocs économiques, pour dynamiser ses relations commerciales ». En conséquence le Brésil doit « abandonner les politiques extérieures à caractère idéologique, défendre la démocratie, dénoncer les tyrannies, réorienter le Mercosul vers son identité libre-échangiste initiale, ouverte à une entente avec l’Europe ».


La place du Brésil dans le monde n’est donc pas vue de la même façon, ici au PSDB et là au PT. Le Brésil du PT est un pays de diplomatie « gaullienne ». Le Brésil du PSDB se veut franchement occidental. Les choix qui avaient été ceux de Fernando Henrique Cardoso, le dernier chef de l’Etat PSDB, comme ceux faits ultérieurement par les présidents PT, Lula da Silva et Dilma Rousseff, sont en accord avec les proclamations électorales d’aujourd’hui. Les quelques déclarations faites par les collaborateurs des candidats en charge de la définition extérieure du programme confirment ces choix. Marco Aurelio Garcia, conseiller diplomatique de Lula et Dilma, comme Rubens Barbosa, qui occupe ces mêmes fonctions auprès d’Aecio Neves, ont surligné les différences qui clivent les choix respectifs de leurs formations et candidats.


Le Brésil du PT, en défendant pied à pied ses intérêts, n’a pas hésité à critiquer les interventions militaires occidentales des Etats-Unis, et de la France en Afrique et au Proche-Orient. Il a dénoncé aux Nations unies les écoutes sauvages pratiquées par les services nord-américains. Le PT a adopté des déclarations avec d’autres pays latino-américains condamnant le colonialisme français en Guyane, Martinique et Guadeloupe. Les propositions faites par le PSDB, le rappel des grandes orientations diplomatique de Fernando Henrique Cardoso, annoncent une diplomatie plus agressive à l’égard des non-alignés, moins ouverte sur l’Afrique et le Proche-Orient, en sympathie avec l’Occident des libertés et les Etats-Unis. Toutes choses qui sont de nature à préoccuper les nouveaux alliés latino-américains, africains et asiatique du Brésil.


Les bénéficiaires éventuels de la rupture diplomatique que provoquerait la victoire d’Aecio Neves sont pourtant restés silencieux. Tout comme ceux qui auraient beaucoup à perdre si le Brésil virait diplomatiquement lof pour lof après la victoire du candidat de centre droit. C’est sans doute l’avers de la puissance. La montée en influence du Brésil lui a donné la garantie, nolens volens, d’une certaine bienveillance extérieure. Il est vrai que bien que sourcilleuse sur la non-ingérence et la souveraineté, la diplomatie brésilienne de ces dernières années a su pratiquer à la carte une ouverture tous azimuts. Assez souvent avec l’Allemagne, qui comme le Brésil a signalé ses critiques aux Etats-Unis concernant les agissements de la NSA. Parfois avec la France sur la défense de l’environnement ou certains grands contrats de vente d’armements. Quant à la Chine, devenue le premier partenaire commercial du Brésil, que le président du Brésil soit PT ou PSDB, elle le restera, tant son poids dans l’économie mondiale la met à l’écart de toute considération idéologique.

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