ANALYSES

Comment combattre « l’Etat islamique » ?

Presse
30 septembre 2014

Depuis plusieurs semaines, l’attention internationale est polarisée sur les exactions de « l’État islamique » (Daesh). Cette organisation s’est illustrée par une cruauté absolument condamnable qui suscite la révulsion. Devant l’horreur des crimes commis, il n’y a pas débat sur la nécessité de combattre cette hydre djihadiste. Toutefois, la lutte qu’il convient d’organiser nécessite de dépasser le registre émotionnel et de procéder à une analyse raisonnée de la situation.


Il faut, en premier lieu, comprendre les raisons qui ont permis la naissance et le développement de Daesh. Les politiques mises en œuvre, principalement par les puissances occidentales, à l’égard de l’Irak sont la principale cause de la situation actuelle. Le terrible embargo organisé contre le peuple irakien après la guerre de 1991 puis l’agression militaire de 2003 orchestrée par les États-Unis ont abouti à la dislocation de la société irakienne. Le projet néoconservateur états-unien était clairement de briser le cadre unitaire de l’État-nation irakien et de recomposer la société sur des bases communautaires. Les années suivantes générèrent une situation de chaos au sein de laquelle les groupes djihadistes sunnites proliférèrent et multiplièrent les exactions. Cette guerre de tous contre tous fut amplifiée par la prétention d’une partie des dirigeants irakiens chiites à contrôler la totalité des affaires publiques et leur décision d’exclure la communauté sunnite de toutes les fonctions de pouvoir. Politique qui, en marginalisant les sunnites, a conduit nombre d’entre eux à rejoindre les groupes djihadistes.


À ce stade, il convient d’esquisser des éléments de bilan sur les politiques qui ont l’insupportable prétention d’imposer la démocratie de l’extérieur, le plus souvent par la voie militaire. L’instauration d’un système de type démocratique nécessite de ne pas verser dans l’illusion que les systèmes occidentaux représentent un modèle universel que l’on pourrait mécaniquement transposer dans n’importe quelle situation. Il s’agit d’un processus qui doit provenir des sociétés elles-mêmes. Il est pour le moins insupportable que les droits-de-l’hommistes, les promoteurs du devoir d’ingérence et les va-t-en-guerre, toujours prompts à asséner des leçons de morale démocratique au monde entier, n’ont jamais le courage de tirer le bilan des politiques qu’ils ont contribué à mettre en œuvre. Les dirigeants qui organisent une coalition pour détruire Daesh seraient pourtant bien fondés à réfléchir au bilan des interventions qui se sont multipliées depuis 2011. Afghanistan, Irak, Libye… dans chacun des cas, le bilan est catastrophique : affaiblissement du rôle de l’Etat, exacerbation des antagonismes communautaires, règne des milices, etc. Il apparaît donc impératif, dans la situation présente de l’Irak, de penser avant toute chose aux questions politiques fondamentales et de fournir une aide de long terme au gouvernement dirigé par Haïdar al Abadi, pour ne pas une nouvelle fois retomber dans des erreurs qui amplifieraient le chaos. Il est préoccupant que les déclarations de Barack Obama et de François Hollande manquent singulièrement de précision sur les objectifs politiques précis fixés. La dénonciation de la barbarie djihadiste est certes nécessaire, elle n’est pas suffisante pour reconstruire l’Etat irakien et donc assécher les causes des avancées militaires de Daesh.


Il est impératif que toute intervention militaire organisée contre Daesh soit encadrée par une claire résolution votée par l’ONU, donc avec l’accord des membres du Conseil de sécurité et des États de la région, de tous les États de la région. Il est irresponsable de repousser une active coopération avec la République islamique d’Iran, qui reste un des acteurs régionaux majeurs et possède donc une partie de la solution. De la même façon les contacts avec le régime syrien, quelles que soient les vives préventions qu’on puisse avoir à son égard, s’avèrent nécessaires. Ce sont avant tout les peuples et les États de la région qui doivent combattre les terroristes de Daesh, ladite communauté internationale ne devant intervenir qu’en appui, sur la base, répétons-le, d’une résolution des Nations unies et à la demande du gouvernement d’union nationale irakien. Toute autre méthode sera vouée à l’échec et renforcera le chaos en Irak et dans la région.


C’est à ces conditions, non exhaustives, que la lutte contre la barbarie terroriste pourra être couronnée de succès. Les décisions militaires doivent dépendre des objectifs politiques. Le premier d’entre eux est de contribuer à la restauration de l’État-nation irakien, sans prétendre décider à la place des peuples concernés. Pour ce faire, il faut réaffirmer la primauté de son cadre unitaire. Pour combattre efficacement Daesh, il n’y a rien de plus urgent que de tout faire pour aider à la restauration de l’autorité du gouvernement d’union de Bagdad, dans le respect des droits et devoirs de toutes les composantes de la société irakienne. C’est aussi pourquoi l’une des priorités est de réduire le soutien que certaines tribus sunnites fournissent aujourd’hui aux djihadistes et de les ramener dans le jeu politique national.


Le défi est d’ampleur, terriblement complexe, mais toute autre voie mènerait à l’impasse et contribuerait à renforcer Daesh, enfant monstrueux de la politique des néoconservateurs états-uniens et d’al-Qaïda.

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