ANALYSES

Gaza : symbole de l’impasse de la politique sécuritaire israélienne ?

Tribune
21 octobre 2014
Par Sébastien Boussois, conseiller scientifique de l’Institut MEDEA (Bruxelles), chercheur associé au CJB (Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient

A la suite des tragiques évènements de cet été, la question des Territoires palestiniens, et plus particulièrement de Gaza, s’est une nouvelle fois imposée sur le devant de la scène internationale. Lieu d’implémentation historique de l’humanité, Gaza a connu bien des rebondissements dans son histoire et a été le siège de bon nombre de décisions politiques « historiques ». Sébastien Boussois est conseiller scientifique de l’Institut MEDEA (Bruxelles), chercheur associé au CJB (Rabat/ Maroc) et au REPI (Université Libre de Bruxelles), président du CCMO, le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient. Il répond à nos questions à l’occasion de la parution de ses ouvrages : Israël entre quatre murs : la politique sécuritaire dans l’impasse (GRIP) et Gaza. L’impasse historique (éd. du Cygne).


Quelles sont les spécificités de Gaza au travers de l’Histoire ?


Historiquement, Gaza a toujours été le carrefour des grandes voies maritimes et commerciales entre l’Europe, l’Orient, et l’Afrique donc une terre convoitée. Grâce à son port en eaux profondes, les bateaux pouvaient accoster aisément à ses quais : épices, or, soie, parfums et esclaves en firent sa réputation et sa richesse pendant des siècles. Cela dure depuis 3400 ans.
Déjà entre le XIIe et le XIe siècle av. JC, il est raconté dans le livre de Josué comment les Douze tribus d’Israël s’unirent au sein d’un même royaume pour défaire les Philistins qui leur barraient l’accès à la mer. Gaza devint l’une des plus importantes cités en guerre contre les Hébreux.
En 332 av. JC, Alexandre le Grand mit plus de 40 jours pour s’emparer de Gaza, voie idéale vers l’Inde, avant de vaincre les Perses achéménides de Darius III. Flavius Josèphe, le grand historien juif la décrit comme étant encore grecque au 1er siècle av. JC. Elle devint comptoir romain dès 63 av. JC après la prise de Jérusalem par Pompée en 63 av. JC, battant sa propre monnaie, réputée pour sa qualité de vie, ses bains, son hippodrome et la production de son vin. Elle se révéla alors une ville rayonnante et florissante.
Puis Gaza devint chrétienne dès le IVe siècle ap. JC, puis byzantine. Gaza se transforma alors en un important centre du monachisme, considéré à l’époque comme le centre mondial du monachisme copte.
Vinrent ensuite les Croisés qui se l’approprièrent en 1149, se battirent pour éviter qu’elle ne tombe entre les mains de Saladin lors de la reconquête de Jérusalem par les musulmans mais échouèrent dans leur effort (1187), avant que Richard Cœur de Lion ne la reprenne en 1192.
L’influence multiple et séculaire des grandes civilisations sur Gaza la Méditerranéenne se poursuivit avec l’arrivée des Mamelouks qui la rendirent extrêmement prospère de la fin du XIIIe au XVIe siècle. Les Ottomans mettront fin à cette prospérité en rattachant la ville à la province d’Egypte. La prospérité de Gaza s’effondra avec le déclin de l’Empire ottoman et son soutien à l’Allemagne lors de la première guerre mondiale.
Une petite communauté juive était présente à Gaza, notamment à Kfar Darom, et une vraie vie économique et sociale s’y développa dès les années 1930. Mais en réalité, il y avait des juifs à Gaza depuis le 17e siècle ; certains intellectuels voyageurs de l’époque déclarant même que la moitié de sa population était de confession juive. Après la fin de la première guerre mondiale, Gaza quitte politiquement l’Orient, se déconnecte de son environnement immédiat et rentre dans le giron occidental. D’un espace « poly-influencé » sous la coupe des grands empires, elle devient un espace « monocontrôlé » par l’Empire britannique lointain, avant de devenir ensuite un îlot-refuge et de résistance aux Israéliens avec l’arrivée de dizaines de milliers de Palestiniens chassés d’Israël et du territoire initialement alloué au futur Etat palestinien.
Sous mandat britannique, le petit territoire devient alors dès 1948 une terre de refuge pour les Palestiniens, puis bascule sous influence égyptienne jusqu’en 1967, puis israélienne, jusqu’en 2005, avant l’évacuation des colonies qui consacre la souveraineté palestinienne dans le principe.


Vous dites qu’Israël a soutenu l’essor du Hamas aux dépens du Fatah. Pourquoi et comment ?


Israël imaginait faire du futur Hamas, créé en 1988, un « antidote » à l’OLP et la domination incontestée de cette dernière sur la population palestinienne. Aveuglée par sa haine du Fatah, la politique israélienne reproduira la politique que les Américains ont utilisé en Afghanistan dans les années 1980 en armant les Taliban contre les communistes. Dans le cas présent, c’est presque pire car le Hamas s’est enraciné à cause d’un double aveuglement israélien : les services israéliens, tels que le Mossad et le Shabak, n’ont jamais pris la peine d’étudier en détail les textes véhiculés à l’époque par la Jamaa Islamiya (la plus radicale des ailes des Frères musulmans égyptiens), obsédés qu’ils étaient par leur volonté de renverser Arafat, tandis que la colonisation croissante dans les Territoires palestiniens et à Gaza a renforcé le sentiment de rejet de l’occupant israélien, celui-là même qui le soutint dans sa création. Charles Enderlin relate, dans son ouvrage "Le Grand aveuglement, l’irrésistible ascension de l’islam radical" (Albin Michel, 2009), les Tea Time réguliers organisés le dimanche entre le Cheikh Yassine et le gouverneur général israélien pour la bande de Gaza de l’époque. Pire encore, « Le gouverneur militaire (israélien) aura bien participé à l’inauguration de l’immeuble des Frères musulmans à Gaza, aux côtés du cheikh Ahmed Yassine, le fondateur et leader spirituel du Hamas (septembre 1973). «


En quoi les élections de 2006 constituent-elles un tournant pour Gaza ?


La victoire du Hamas lors des élections législatives de 2006, et l’accroissement des tensions avec le Fatah de Abbas, entraînèrent un effondrement rapide du gouvernement palestinien de coalition. Contesté, Ismail Haniyeh se retrancha à Gaza. Dès août 2007, et la prise du pouvoir par le Hamas, c’est le black-out total sur Gaza après que l’Union européenne eut remis en cause le résultat des élections, pourtant réellement démocratiques, de 2006 d’une part et l’affrontement dans le camp inter-palestinien d’autre part. L’UE refusa ainsi de payer pendant plusieurs jours les factures de fioul, comme elle l’avait fait un an auparavant en bloquant l’argent (promis au gouvernement palestinien) qui devait servir à payer les fonctionnaires. De son côté, Israël resserra l’étau en renforçant son blocus (terrestre et maritime), réduisant le nombre de camions de vivres, autorisés à pénétrer dans l’enclave palestinienne, de 12 350 par mois à environ 4 000 en 2010. Entre ces dates, les chiffres ont pu tomber à seulement une vingtaine de camions en novembre 2008.
S’ensuivit alors un cycle de violence, d’échanges de tirs, d’intrusions israéliennes en territoire gazaoui jusqu’à ce que la multiplication des tirs de roquettes au sud du pays sur Ashkelon et la crainte d’enlèvements de soldats de Tsahal aux abords de Gaza, ne pousse Israël à intervenir le 27 décembre 2008 dans une opération risquée, l’opération « Plomb durci », dont on voit aujourd’hui les résultats.


Pouvez-vous nous expliquer en quoi le très jeune âge de la population gazaouie entraîne-t-il l’émergence de nouvelles problématiques ?


Parce que plus de 60% des Gazaouis sont des jeunes de moins de 14 ans, la jeunesse de la population gazaouie pose de nombreux problèmes humanitaires de droit international et la nécessité impérieuse de son respect. Les principales victimes de la dernière guerre de Gaza sont essentiellement des civils, des personnes âgées mais surtout des enfants et des adolescents. L’UNICEF rapportait fin juillet 2014 « le prix terrible que paient les enfants de Gaza ». L’ONG War Child of Defence dénonçait l’opération israélienne car cette dernière avait finalement fait plus de morts du côté des enfants mineurs que du côté des combattants du Hamas. L’armée israélienne se contenta d’évoquer des « erreurs » et que cela faisait malheureusement partie des risques de la guerre. Si l’on étudie la Déclaration des Droits de l’Enfant, on y voit que nul Etat ou acteur international ne devrait tolérer que des enfants et des adolescents paient le prix d’une guerre qui n’est pas la leur. Or, ce sont plus de 6OO enfants qui ont payé le prix de l’intervention israélienne cet été.


Quel regard portez-vous sur les affrontements de cet été ? Y a-t-il eu un vainqueur selon vous ?


L’idée que le Hamas ait remporté une victoire mais pas la guerre, après l’opération « Bordure protectrice » a fait son chemin. Mais rien ne fait plus débat que cette conclusion d’une guerre de 50 jours, qui fit tout de même près de 2500 morts, 10 000 blessés et plus de 200 000 déplacés dans le petit territoire de Gaza (360 km2). En réalité, au-delà des pertes considérables côté palestinien, mais également symbolique du côté israélien au regard du nombre de victimes habituel - 72 morts dont 66 soldats de Tsahal, du jamais vu dans les guerres que l’Etat hébreu a mené contre Gaza -, chacun a tenté un temps de s’approprier la victoire d’une guerre qui n’a mené à rien. Ou presque.
Le Hamas a gagné une guerre d’estime et a pleinement joué son rôle de mouvement de résistance à Israël. Cette guerre nous montre dès lors qu’on peut se considérer vainqueur même sur un champ de ruines, et ce au détriment de sa propre population. La preuve : si des élections devaient avoir lieu, un institut de recherche palestinien donnait le Hamas largement vainqueur, il y a encore quelques jours de cela.
Quant à l’Etat hébreu, cela fait maintenant plus de quarante ans qu’il n’a pas remporté la moindre guerre. Si elle a affaibli militairement le Hamas, l’armée israélienne a sous-estimé (ou a été surprise) par l’arsenal du mouvement islamiste et (une fois encore) sa capacité de résistance. La majorité des tunnels a certes été détruite, mais ils seront bientôt reconstruits. Le Dôme d’acier (dispositif anti-missile israélien NDLR) a stoppé un certain nombre de roquettes, mais surement pas 90% d’entre-elles comme ses défenseurs le maintiennent souvent. En moins de cinq ans, et parallèlement à l’installation et au perfectionnement du bouclier anti-missile, des roquettes (plus précises) du Hamas ont frappé jusqu’à proximité de Tel Aviv ou de Jérusalem. Le problème politique du Hamas et de son rapport à Israël, demeure, et ce malgré trois guerres. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, crédité de près de 80% d’opinions favorables pendant la guerre, a vu sa côté de popularité chuter brutalement pour se retrouver aujourd’hui confronté à près de 54% d’Israéliens considérant cette guerre comme un échec. Pour ressouder sa majorité et satisfaire les Israéliens, le Premier ministre a annoncé de nouveaux programmes d’extension de colonies en Cisjordanie. 400 hectares supplémentaires seront pris aux Palestiniens, à proximité de la colonie de Gvaot. Cela ressemble à une punition collective, visant le peuple palestinien dans son ensemble, en réponse au meurtre des trois jeunes colons en juillet dernier. L’éternelle pierre d’achoppement des négociations, entre Israéliens et Palestiniens, reste en effet la colonisation en Cisjordanie. Déjà il y a un an, au moment de la reprise des négociations sous égide américaine, Netanyahou annonçait le lancement d’un grand projet à Male Adoumim, à coup sûr dans le but de diviser définitivement la Cisjordanie en deux. Par la tactique du salami, 500 000 colons vivent aujourd’hui en Cisjordanie, c’est le résultat d’une volonté politique fermement établie depuis plus de quatre décennies. Comment peut-on alors imaginer la solution à deux Etats dans cette situation ? L’autorité palestinienne affaiblie, Netanyahou fait désormais face à l’ennemi idéal : celui qui ne cèdera sur rien et qui ne changera pas d’un iota ses positions, le Hamas : comme ce sont des « terroristes » et des « islamistes », donc des non modérés, Benyamin Netanyahou se retrouve libre d’agir en toute impunité au nom de la sécurité et de la défense du pays. D’autant qu’en matière de sécurité, il a légitimé aux yeux de l’opinion publique la trêve obtenue après l’intervention, pour conserver des forces face aux autres menaces régionales : Etat Islamique, Syrie, etc.


Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste