ANALYSES

Le mouvement des parapluies à Hong-Kong : une marche en avant vers plus de démocratie ?

Interview
2 octobre 2014
Le point de vue de Barthélémy Courmont

Quels enjeux économiques et stratégiques Hong-Kong représente-t-il pour la Chine ?


Dix-sept ans après sa rétrocession à la Chine, le rapport de force a changé, et s’est même dans une certaine mesure inversé. En 1997, Hong Kong représentait près de 18% du PIB chinois. Cette proportion est tombée à moins de 3% aujourd’hui, pas tant en raison d’un appauvrissement de Hong Kong qu’en raison de la croissance économique spectaculaire de la Chine continentale pendant ces deux décennies. Les centres de gravité de l’économie chinoise sont aujourd’hui à Shanghai bien sûr, dans les régions côtières, dans une moindre mesure dans d’importantes agglomérations plus centrales, comme Chongqing ou Wuhan, et au niveau de la province du Guangdong, limitrophe de Hong Kong, dans cet immense arc autour du delta de la rivière des perles, de Macao à Hong Kong, en passant par Canton et surtout Shenzhen. Cette ville sortie de terre – ou plus exactement des marais – il y a trente ans, juste au nord de Hong Kong, a connu un essor qui dépasse l’entendement. Cela n’en a que réduit l’importance de Hong Kong, y-compris au niveau régional. Certes, l’ancienne concession britannique reste une plateforme majeure, notamment pour attirer les capitaux étrangers, ce qui en fait une sorte de porte d’entrée vers la Chine. Mais ne nous voilons pas la face, Shanghai la concurrence désormais très largement sur ce point également.
Avec le recul, et en faisant preuve d’un peu de cynisme, nous pourrions considérer que le sort de Hong Kong fut scellé en 1997 : la rétrocession n’est ainsi pas tant le début d’une nouvelle étape dans la relation entre le territoire et le continent -comme les célébrations fastueuses et les promesses d’une autonomie respectée le laissaient entendre- qu’un évènement hautement symbolique, qui, dans l’esprit de Pékin, mettait un terme à une concession humiliante. L’histoire se serait ainsi, d’une certaine manière, arrêtée en 1997 pour Hong Kong, condamnée à n’être qu’une « petite partie » de la Chine. C’est aussi et surtout en rébellion contre ce destin qu’on peut qualifier de funeste, que les hongkongais se positionnent aujourd’hui et laissent éclater des frustrations accumulées depuis plusieurs années.


L’ancien schéma de « 1 pays – 2 systèmes » est-il encore aujourd’hui viable ?


Le problème n’est sans doute pas tant cette formule que son interprétation, et la manière dont la Chine et Hong Kong s’inspirent, pour la mettre en place, de cultures politiques très différentes. La Chine mise encore et toujours sur son attractivité économique, en imaginant que cet effet aimant, que le politiste américain Walter Russel Mead a qualifié de sticky power, peut lui permettre de bafouer les notions inhérentes à l’Etat de droit, comme si les sociétés pourraient se résoudre à accepter un régime autoritaire tant que celui-ci apporte un niveau de vie respectable à sa population. Pékin n’a pas encore assimilé que pour la société civile, la croissance économique est une chose, la démocratie et l’état de droit une autre. On retrouve cette attitude dans la relation avec Taiwan. Les Hongkongais sont en train de manifester leur interprétation très différente de la formule en insistant sur le fait que cette dernière s’inspire de référents démocratiques importés de l’Occident, et que l’économie n’est qu’une des dimensions du système auquel ils aspirent. La crise à laquelle nous assistons ne fait que révéler ces différentes interprétations, et leur incapacité à s’accorder et cohabiter (là où des systèmes le peuvent, en théorie du moins).
Le chef de l’Exécutif hongkongais, C.Y. Leung, pose également problème non seulement pour sa servilité affichée vis-à-vis de Pékin, mais aussi, et surtout, en raison de la gestion catastrophique des évènements, pour laquelle sa responsabilité est évidente et immense. Quand il déclara que les Hongkongais sont dans leur majorité favorables à l’option retenue –imposée à vrai dire – par Pékin, il a franchi une ligne rouge, et a déclenché un mouvement qui n’était peut-être pas au départ destiné à prendre une telle ampleur ni à recevoir un tel soutien de la population. Il s’est totalement décrédibilisé et ne peut dès lors aujourd’hui plus faire figure d’intermédiaire, ce que sa fonction suggère pourtant. C’est entre les manifestants et Pékin que le conflit s’oriente à présent. Sans augurer des choix de Pékin, nous pouvons considérer que son avenir politique est très incertain.


La Chine peut-elle se permettre d’accéder aux revendications des manifestants ? Hong-Kong peut-il devenir un exemple pour les autres provinces chinoises, et particulièrement pour celles disposant déjà d’un statut spécial ?


Je dirais qu’à ce stade, les deux parties sont engagées dans une impasse. Du côté des manifestants, le mouvement est légitime, mais il se heurte à une interprétation du système par les autorités, sans être en mesure, dans le contexte actuel, de proposer une alternative autre qu’un changement radical. On peut s’interroger sur le fait que le mouvement ait volontairement mis la barre très haut, vraisemblablement afin de se donner une marge de manœuvre conséquente dans le cadre des négociations. Mais rien n’est certain. Du côté de Pékin, la réponse des autorités peut aller d’un extrême à l’autre, c’est-à-dire de l’acceptation des revendications à l’intervention de l’armée. Ces deux options sont difficilement envisageables. La première car elle serait une défaite aux conséquences évidentes pour le pouvoir central chinois, la seconde car elle pourrait cristalliser les rancœurs à Hong Kong, mais également en Chine continentale et même à Taiwan, sans même parler de la dégradation de l’image de la Chine sur la scène internationale qu’elle engendrerait, et pourrait même se traduire par des mouvements à répétition et une rupture du « mandat céleste » de Xi Jinping, auquel il a donné le nom (un peu pompeux) de « rêve chinois ». Si Pékin montre un visage répressif, les Chinois vont voir ce rêve se transformer en cauchemar et ne vont pas tarder à le faire savoir, d’une manière ou d’une autre. Les réseaux sociaux fonctionnent bien à Hong Kong et ne sont pas absents en Chine. En clair, le dialogue semble inévitable, et la question est dès lors de savoir quel compromis peut/pourra être trouvé entre les deux extrêmes. Difficile de le prédire.
Votre deuxième question suggère les conséquences sur le long terme. Elle est liée à la première dans la mesure où les développements à Hong Kong auront un impact sensiblement différent selon l’attitude qui sera privilégiée. Sur ce point, je rappellerais simplement que les comparaisons avec Tiananmen sont peu appropriées. En 1989, la Chine était encore un pays sous-développé, avec une population privée d’accès à l’information et n’ayant pas la moindre connaissance, en dehors d’une élite proche du pouvoir, des systèmes politiques existant dans le reste du monde. En dehors des milieux dissidents et bien sûr du reste du monde, c’est la vaste majorité de la population qui a vraiment bénéficié de l’essor de l’information, lui permettant de se faire une opinion sur le massacre du 4 juin ? Nous sommes en 2014. La Chine est la deuxième puissance économique mondiale, sa population voyage – y-compris à Taiwan depuis 2008, et où les touristes chinois découvrent par millions la réalité d’une société démocratique, qui plus est dans leur langue ! – et c’est en Chine qu’on compte le plus grand nombre d’internautes. Certes le réseau est fortement surveillé (ce qui au passage montre bien à quel point la question est prise au sérieux par l’Etat-parti), en particulier à l’occasion de commémorations symboliques comme le 4 juin ou lors de mouvements comme celui des parapluies à Hong Kong ou des tournesols à Taiwan, mais l’information passe malgré tout dans des proportions infiniment supérieures à ce qui était possible il y a une génération, et génère bon nombre de débats. Les Chinois, les jeunes en particulier, s’interrogent sur la démocratie, sur la course au profit dans laquelle leur « système », pour reprendre ce critère, les emprisonne, et sur un exemple de démocratie chinoise qu’ils suivent de près : Taiwan. Sur cette base, et parce qu’il s’agit cette fois d’un territoire que Pékin contrôle vraiment, ce qui n’est pas le cas de Taiwan, il est hautement probable que le mouvement des parapluies de Hong-Kong aura des répercussions importantes en Chine, même s’il est encore impossible de savoir dans quelles proportions.


*Il vit actuellement à Taiwan et a récemment publié Une guerre pacifique. La confrontation Washington-Pékin, aux éditions ESKA.

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