ANALYSES

Ukraine : quel état des lieux à quelques jours de la rencontre entre Vladimir Poutine et Petro Porochenko ?

Interview
13 octobre 2014
Le point de vue de Philippe Migault

Comment interpréter l’ordre de Poutine de retirer les troupes russes de la frontière ?


Du point de vue diplomatique c’est un signe positif, d’apaisement, envoyé à quelques jours d’une nouvelle rencontre entre Vladimir Poutine et Petro Porochenko, attendue cette semaine à Milan, en marge du sommet ASEM (Asia Europe Meeting) des 16-17 octobre.
Mais c’est surtout un élément relativement anecdotique, du point de vue strictement militaire. Selon certaines estimations, moins de 20 000 soldats russes étaient stationnés - en toute légalité - à proximité de la frontière ukrainienne. Ce chiffre ne plaidait pas, contrairement à ce qui a été fréquemment avancé ces six derniers mois, en faveur d’une invasion massive de l’Ukraine par les forces armées russes. Il n’y avait donc pas de réelle menace, d’autant que je doute que le Kremlin n’ait jamais eu l’intention d’intervenir massivement dans le conflit ukrainien, à moins d’avoir été préalablement poussé dans ses derniers retranchements.
C’est aussi anecdotique dans la mesure où les troupes russes peuvent être redéployées tout aussi rapidement qu’elles en seront retirées : le quartier général de la région militaire sud de la Russie est en effet situé à Rostov sur le Don, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la frontière ukrainienne tandis que de nombreuses troupes sont dans le même temps, et ce en toutes circonstances, stationnées dans la région, compte tenu de la proximité du Caucase, région traditionnellement instable. La localisation des unités russes par rapport à la frontière russo-ukrainienne était certes différente avant que les évènements ukrainiens ne se produisent, mais ces dernières étaient déjà là, à quelques heures de route à peine.


Alors que le ministre de la Défense ukrainien a été limogé suite à sa gestion du front est ukrainien, quelle est la réalité du terrain dans cette même zone ? Les tensions s’apaisent-elles ?


Il me semble dangereux, voire illégitime, d’évoquer la "réalité" du terrain depuis Paris, à 3 000 kilomètres du Donbass. Un théâtre d’opérations est toujours, dans une certaine mesure, insaisissable, sauf pour les Etats-majors des armées impliquées. Si vous êtes loin de la zone des combats vous pouvez percevoir l’évolution de ces derniers globalement, avec un certain temps de retard, mais avec une bonne vision générale. Si vous êtes sur la ligne de feu vous êtes comme Fabrice del Dongo à Waterloo : vous voyez ce qui se passe dans un rayon de quelques kilomètres autour de vous, pas davantage. On ne parle pas de "brouillard de la guerre" pour rien. Celui-ci existe, tant pour les observateurs suivant les opérations à distance, que pour les correspondants de guerre présents sur place.
Pour autant on peut tout de même faire quelques constats.
Primo, "l’opérations antiterroriste" déclenchée par Petro Porochenko contre les séparatistes du Donbass s’est conclue par une victoire incontestable de ces derniers.
Secundo, ce n’est pas parce qu’il y a un cessez-le-feu que celui-ci n’est pas (tous les jours) violé et que le nombre de victimes ne s’accroît pas, même si, fort heureusement, les pertes humaines sont bien moins importantes que celles qui prévalaient en août.
Tertio, ce cessez-le-feu est fragile. Les haines sont à présent solidement installées de part et d’autre. Les séparatistes du Donbass, qui évoluaient initialement au sein d’une population dont la majorité conservait une prudente expectative, ont vu gonfler leurs rangs et la population les rallier à la faveur de l’énorme erreur commise par les troupes de Porochenko, à savoir celle de bombarder des populations civiles à l’aide de l’aviation et de l’artillerie lourde. Pour ceux qui ont tout perdu, biens et familles, il n’y a sans doute plus de réconciliation possible avec Kiev.
Côté "loyaliste", on assiste à une radicalisation d’une partie de l’opinion publique, notamment à Kiev et dans l’Ouest du pays, qui estime que Porochenko a été trop "mou" et qu’il faut reprendre l’offensive. La majorité des Ukrainiens, toutes parties confondues, n’espère quant à eux qu’une chose, la fin des combats et le retour de la paix. Mais les éléments les plus déterminés des deux camps entendent saisir la moindre occasion pour reprendre les hostilités et ces dernières sont susceptibles à tout instant de se raviver tant qu’une solution de sortie de crise politique n’aura pas été trouvée et surtout imposée aux plus radicaux.


Cette semaine est vue comme intense diplomatiquement puisque le sommet de Milan, au cours duquel présidents russe et ukrainien devraient se rencontrer, sera précédé d’une rencontre entre les chefs de la diplomatie russe et américaine. Peut-on vraiment attendre du changement sur le front diplomatique ? Rentre-t-on selon vous dans une nouvelle phase des négociations ?


Il est difficile de faire des pronostics. Comme je l’ai dit, sur le terrain, les forces "loyalistes" ont perdu la bataille. L’hiver approche et il sera rude pour une population ukrainienne, qui risque d’être privée de gaz et de charbon. L’économie ukrainienne, déjà sinistrée, pourrait selon certaines estimations accuser un recul de 9 points de son PIB en 2014. La logique politique voudrait que Petro Porochenko en tire les leçons et négocie la paix, notamment via l’octroi d’un statut spécial, qui reste encore à déterminer, pour le Donbass. A quelques jours des élections législatives du 26 octobre, il devrait se rappeler qu’il a été élu président de l’Ukraine notamment sur sa promesse de restaurer rapidement la paix...
Mais il évolue sur ce point, en plein contexte pré-électoral, en terrain miné. Car une fois encore, il y a en Ukraine des partisans d’une reprise du conflit ; on peut penser aux extrémistes de droite et à certains oligarques notamment. Rien ne dit qu’ils ne mettront pas Porochenko à bas, que ce soit via un cadre légal ou par le biais d’un coup de force.
En conséquence, je pense qu’il n’y aura sans doute pas de nouvelle avancée avant les élections législatives du 26 octobre. Pour Porochenko la stratégie me semble claire. Il lui faut d’abord rassembler et consolider la coalition politique qui l’a conduit au pouvoir, coalition qui est en train de se disperser. S’il y parvient et remporte les élections, il lui faudra ensuite neutraliser les partisans d’une politique jusqu’au-boutiste dans le Donbass et vis-à-vis de la Russie. Ce sera difficile et risqué. Mais il lui faudra sans doute en passer par là pour pouvoir négocier avec la Russie en disposant d’une réelle marge de manœuvre vis-à-vis de son opinion publique. Reste le volet russo-américain. Et là on n’est plus dans le "Reset" mais dans le "Rewind" de la part de l’administration Obama, qui renoue à toute allure avec l’inflexibilité américaine pré-1987. Je pense que Washington n’est pas prêt à faire le moindre compromis. Le problème, à mon sens, est qu’ils n’ont pas encore compris que les Russes, dans ces conditions, n’en feront plus non plus

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