ANALYSES

Un semestre d’élections, quel bilan pour l’Europe centre-orientale et balte ?

Interview
20 octobre 2014
Le point de vue de Samuel Carcanague
Quels sont les principaux enseignements des nombreuses consultations populaires qui viennent d’avoir lieu en Europe de l’Est ?

De nombreux scrutins se sont en effet déroulés ces derniers mois en Europe centre-orientale et balte. On peut ainsi penser à la Lettonie (élections législatives), la Lituanie (élections présidentielles en mai), la Pologne, qui a connu un changement de gouvernement, la République tchèque (élections sénatoriales), la Hongrie (élections législatives en avril, élections locales en octobre), la Bulgarie (élections législatives) tandis que la Roumanie élira son président le 2 novembre prochain.
Deux observations peuvent se faire. Tout d’abord, peu de changements sont à signaler. Les populations ont souvent voté pour la continuité, les coalitions au pouvoir ayant été le plus souvent reconduites et ce malgré le contexte de crise ukrainienne et de sanctions économiques européennes envers la Russsie qui pèsent sur les économies des PECO.
Une observation est que le taux de participation a généralement été assez faible, et ce particulièrement en Europe centrale, on peut penser aux cas de la République tchèque et de la Hongrie, ce qui n’est jamais une bonne nouvelle. Il est cependant intéressant de remarquer que certaines économies se portent plutôt bien : la République tchèque voit son chômage à la baisse et ses prévisions de croissance en hausse, la Lettonie attend également un taux de croissance à près de 4% pour 2014 tandis qu’une vague d’optimisme traverse actuellement la Pologne. En effet, les Polonais sont fiers de voir que l’un des leurs a été désigné pour devenir « Président de l’Europe ». De manière plus anecdotique, ils ont récemment connu deux grandes victoires sportives, à savoir une victoire au championnat du monde de volley-ball – alors que ces derniers étaient organisés à domicile – et une victoire contre l’Allemagne en football, une première depuis 1933.

La victoire du parti de Viktor Orbán ne risque-t-elle pas de remettre en cause encore davantage l’Etat de droit en Hongrie ?

Avec sa victoire aux municipales, Viktor Orbán enchaîne sa troisième victoire électorale écrasante cette année. Les législatives d’avril 2014 ont ainsi reconduit sa majorité au pouvoir avec les 2/3 des sièges (133 sur 199) au Parlement, ce qui lui donne notamment le pouvoir de modifier la Constitution, de voter des lois cardinales ou bien de passer tout projet de loi sans encombre. Son parti le Fidesz est arrivé largement en tête des élections européennes en mai, et il a remporté les deux tiers des municipalités lors des dernières élections locales. L’hégémonie de son parti sur la scène politique hongroise est donc sans conteste.
Dans le même temps, l’émergence du parti d’extrême-droite (violemment xénophobe, antisémite et raciste), le Jobbik, comme deuxième parti politique hongrois et principale « alternative » au Fidesz inquiète bon nombre d’observateurs.
L’Etat de droit en Hongrie est un vrai sujet de préoccupation pour les observateurs. Un discours de Viktor Orbán, en août dernier, faisant l’éloge d’une « démocratie illibérale » a ébranlé les partenaires internationaux de la Hongrie. Il convient cependant d’apporter une légère réserve car si Viktor Orbán a effectivement défendu la réussite de certains régimes non démocratiques – il a notamment cité Singapour, la Russie ou la Chine –, il a cependant utilisé le terme « libéral » selon une vision économique et non politique. Ce type de déclarations, et ses appels à « s’éloigner des dogmes ouest-européens » sont toutefois un motif d’inquiétude pour les partenaires de la Hongrie, notamment les Etats-Unis.
Viktor Orbán insiste également régulièrement sur la primauté de l’indépendance et de la souveraineté de la Hongrie, quitte à s’éloigner de la solidarité européenne. On peut ainsi penser à sa décision unilatérale (prise le 25 septembre, juste après la visite à Budapest du patron de Gazprom) de ne plus réexpédier de gaz vers l’Ukraine alors que l’UE avait convenu que les voisins de l’Ukraine (la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie) lui reverseraient une partie de leur livraison en gaz afin de compenser la baisse des livraisons russes de gaz vers cette dernière. A ses yeux, l’indépendance et les intérêts de son pays passent avant toute solidarité avec l’Ukraine.
La question des minorités hongroises à l’étranger peut également être un facteur de tensions. Viktor Orbán a régulièrement accusé le gouvernement central ukrainien de mettre en danger la minorité hongroise (présente dans l’Ouest de l’Ukraine), en reprenant quasiment à l’identique le discours tenu par Vladimir Poutine au sujet des populations russophones de l’Est de l’Ukraine.

Comment peut-on interpréter le retour sur le devant de la scène de Boïko Borissov, 18 mois après qu’il ait été chassé du pouvoir ? Comment la Bulgarie peut-elle sortir de la crise politique dans laquelle elle est actuellement plongée ?

La Bulgarie, pays le plus pauvre de l’UE, est un véritable sujet d’inquiétude. Le pays est secoué par une crise politique depuis près de 18 mois, débutée avec les manifestations de l’hiver 2012-2013 ayant entraîné la démission en février 2013 du Premier ministre de l’époque Boïko Borissov. Les élections législatives organisées au début du mois d’octobre devaient ainsi mettre fin à la crise politique. Ce pourrait ne pas être le cas. En effet, Boïko Borissov est arrivé en première position mais ne réussira pas à réunir autour de lui une majorité politique suffisante (son parti a obtenu 33% des voix). Les partis de gauche se refusent en effet à former une coalition à ses côtés, tandis qu’il se refuse lui à former une alliance avec le parti de la minorité turque, le Mouvement des droits et libertés. La crise politique risque donc de se poursuivre alors que des réformes sont absolument nécessaires (notamment sur la santé et les retraites).
A cela s’ajoutent la crise économique qui plombe l’économie bulgare, des scandales de corruption, le problème des livraisons de gaz russe pour l’hiver, l’afflux de réfugiés syriens en provenance de Turquie, l’émigration des jeunes diplômés, ainsi que le prix élevé de l’électricité – c’est d’ailleurs en réaction à ces tarifs trop élevés de l’électricité que les premières manifestations ayant mené à la chute de B. Borissov avaient eu lieu. Pour l’anecdote, la Bulgarie se classe derrière l’Afghanistan et le Yémen selon le 2013 World Happiness Report de l’ONU, ce qui témoigne à plus d’un titre de l’abattement de sa population. L’évolution de la Bulgarie est donc à suivre attentivement dans les prochains mois.
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