ANALYSES

Afghanistan: «Depuis trois ans, personne ne croit à une victoire militaire»

Presse
23 juin 2011
Karim Pakzad - Libération.fr

Karim Pakzad, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques, l’Iris, est spécialiste de l’Afghanistan. Il estime que l'essentiel maintenant, après l'annonce du début des retraits des troupes américaines et françaises, est d'arriver à négocier avec les talibans.


Pourquoi les annonces des retraits interviennent-elles maintenant?

On connaissait le calendrier. En novembre dernier, lors du sommet de Lisbonne, l’Otan avait fixé les premiers retraits de troupe en juillet 2011 et la fin de l’opération en 2014. Ce qu’on attendait de savoir c’est la manière dont cela serait mis en oeuvre, c’est l'élément le plus important. Là, Obama a annoncé le retrait d’un tiers des soldats, c’est à dire ceux envoyés en renfort en 2009.


A l’époque, dans le cadre de sa nouvelle stratégie, l’objectif était de porter des coups aux talibans dans le sud pour les obliger à revenir à la table des négociations, ce que les Américains n'ont pas vraiment réussi à faire.


Par exemple, fin 2010, il y a eu trois grandes manœuvres vers trois districts différents. A chaque fois des troupes importantes ont été engagées sur le terrain et les talibans ont évacué systématiquement. En réalité, si les Américains quittent ces zones conquises, ils reviennent dans les vingt-quatre heures.


La situation n’est donc absolument pas stabilisée...

Depuis trois ans déjà, personne ne croit à une victoire militaire. Les Américains savent qu’ils sont obligés de dialoguer avec les talibans, raison pour laquelle ils font maintenant la distinction entre Al-Qaeda et eux, ce qui n’était pas le cas au départ. Mais c’est compliqué. Pour l’instant, ces derniers réclament toujours le retrait des troupes américaines du sol afghan et ils rejettent Karzaï qu’ils ne considèrent pas comme légitime.


Sans l’armée américaine, l’Etat afghan est-il viable?

Malgré tout ce qu’ils disent, les Américains savent que le gouvernement afghan n’est pas capable d’assurer la sécurité. Trois provinces ont été confiées à son armée, dont Kaboul, et, depuis, les attentats et les attaques n’ont jamais été aussi nombreux dans la capitale.


Pourquoi cette annonce française dans la foulée des américains?

Il n’y a pas grand chose à dire sur les Français. Leur position depuis le départ est de suivre les Etats-Unis. Ils annoncent le retrait, donc les Français aussi. Sarkozy avait aussi déclaré que tout dialogue avec les talibans était écarté mais ceux qui commandent en Afghanistan, ce sont les Américains.


Gérard Longuet a annoncé que ce retrait était en premier lieu «le résultat de la disparition de Ben Laden». Est-ce que son élimination a vraiment changé quelque chose sur le terrain?

Ben Laden n’était évidemment pas opérationnel. Tout le monde savait qu’il n’était pas dangereux et que les effectifs d’Al-Qaeda sont évalués à une centaine de personnes dans le pays. Avant même le début de l’intervention américaine, Ben Laden avait fait allégeance au mollah Omar.


Cela permet surtout à Obama ou aux Français de justifier un retrait, de dire que la priorité était de lutter contre le terrorisme et que c’est réussi en ayant mis hors d’état de nuire Ben Laden.


Comment imaginez-vous l’Afghanistan après 2014?

Trois possibilités. On a à nouveau des troupes occidentales et la guerre dure encore. Ou on se retire du pays sans accord et en trois semaines les talibans sont à Kaboul. Du coup cela provoque une nouvelle guerre civile puisque des personnalités qui composent le gouvernement de Karzaï viennent de l’ex-alliance du Nord et détestent les talibans.


La seule solution viable est que les Américains arrivent à convaincre le Pakistan de négocier avec eux pour convaincre les talibans de s’engager dans une solution politique.


Le Pakistan y a un intérêt mais il faut lui donner plusieurs garanties: que le régime installé à Kaboul soit pro-pakistanais, que les Etats-Unis rééquilibrent leur politique sur le Cachemire et soient moins favorables à l’Inde et que les Occidentaux développent des partenariats économiques avec Islamabad, notamment sur la question du nucléaire civil. Là, cela pousserait le Pakistan à mettre fin à sa politique du double jeu.

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