ANALYSES

« Le monde n’a pas changé depuis les attentats »

Presse
11 septembre 2011
Pascal Boniface - L’Est républicain
Le 11 septembre ouvre-t-il, comme il a été souvent dit, le XXIe siècle ?

En aucun cas. Ces événements ont été un choc émotionnel profond, no­tamment en Occident. Nous en avons tous gardé le souvenir parce que les images ont été très fortes mais si l'on passe de l'émotion à la réflexion, si l'on regarde l'état du monde, la struc­ture des relations internationales, depuis 2001, il n'y a guère de changement. Les Etats-Unis ont été doulou­reusement frappés comme jamais au cours de leur histoire mais ils n'en ont pas été affaiblis, ils ne sont pas tombés à genoux, Ieur rapport de forces avec les autres pays est resté identique et la place des grandes puissances est restée peu ou prou la même. La chute du Mur de Berlin a changé le monde, la chute des tours non.


L'Amérique n'a-t-elle pas amorcé une forme de déclin ?

Il est tout relatif. Et plus dû à la montée en puissance des pays émer­gents, la Chine, l'Inde, le Brésil, sur des bases qui ne sont pas nées le 11 septembre.


La mort de Ben Laden a-t-elle clos la décennie ouverte avec tes atten­tats?

La mort du leader d’Al-Qaïda et le printemps arabe sont venus apaiser un climat international qui a été très négatif pendant dix ans et a vu le fos­sé grandir entre l'Islam et le monde occidental par des discours de stig­matisation et des amalgames entre terroristes, musulmans et islamistes. Le premier coup de canif dans cette atmosphère a été l'élection de Barak Obama. Le printemps arabe a ensuite montré que contrairement à ce que pensaient les néo-conservateurs, la guerre n'est pas le seul moyen d'exporter la démocratie et que les peuples arabes peuvent avoir leur propre agenda politique. On peut même dire qu'aujourd'hui, il vaut mieux être Tu­nisien ou Égyptien qu'Irakien... La mort de Ben Laden a signifié que le terrorisme, même s'il n'est pas éradi­qué, n'est pas invincible


Face au terrorisme, sommes-nous mieux armés ?

Il y a deux illusions à dissiper. Le ter­rorisme n'est pas une menace équiva­lente à ce qu'était la menace sovié­tique, pendant la guerre froide Et il peut être d'origine multiple, pas seu­lement islamiste, comme l'a montré la tuerie de Norvège, face à des actes qui peuvent être isolés, et peu coû­teux (l'organisation des attentats du 11 septembre a été évaluée à 100.000 dollars), le risque zéro n'existe pas. On ne peut pas mettre un policier derrière chaque civil, on ne peut pas filtrer les entrées dans les trains, les grands ma­gasins, les bus...


La crise financière alimente le pessimisme ambiant, La décennie qui vient s'annonce sous de sombres auspices…

Le monde s'améliore, au contraire. Si nous sommes moins optimistes que les autres peuples, c'est que notre situation n'est pas certaine, que notre part relative de richesse, à nous Oc­cidentaux, diminue, que les autres pays sitôt en expansion. Mais si vous considérez le nombre de personnes qui sont sorties de la misère dans le monde au cours des vingt dernières années, le nombre de gens qui vivent sous des régimes plus démocratiques, vous voyez bien un progrès. La réalité, qui n'est pas liée au 11 septembre, c'est que le monde occidental a per­du le monopole de la puissance qu'il avait depuis cinq siècles. Cela nous amène à réviser tout ce que nous pen­sions auparavant. Le centre du monde s'est déplacé vers l'Asie, incontestablement. L'Inde, la Chine mais aussi la Corée, la Malaisie et l'Indonésie, il faut compter aussi avec l'Amérique lutine qui a été longtemps partagée entre guérillas et dictatures militaires et où les urnes aujourd'hui décident des dirigeants. Et avec l'Afrique qui avec une croissance de 5 % par an a déjà pris son envol vers la mondialisation malgré les faillites scandaleuses du Zimbabwe ou de la Répu­blique démocratique du Congo.


Et l'Occident...

Il ne va pas s'appauvrir. Ce n'est pas parce que votre voisin quitte son bidonville que vous devez craindre pour votre villa, nous sommes encore loin devant mais il faudra s'habituer a une autre configuration que celle que nous connaissions depuis Christophe Colomb.

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