ANALYSES

Paris truqués : « Il faut espérer que ce scandale réveille les consciences »

Presse
8 octobre 2012
Interview de Pim Verschuuren - La Marseillaise
Pim Verschuuren, chercheur spécialiste des questions liées au sport à l'Iris, analyse les enjeux de l'affaire de soupçons de match truqué à l'occasion de la rencontre du 12 mai entre Cesson-Sévigné et Montpellier. Treize personnes, dont cinq joueurs de Montpellier et deux du PSG (qui évoluaient à Montpellier la saison passée), ont été mises en examen pour « escroquerie par manoeuvre frauduleuse » aux dépens de la Française des Jeux.

 
L’affaire qui secoue le monde du handball vous étonne-t-elle ?

 

Disons que c’est une demi-surprise. Il est vrai que ces dernières années, les scandales se sont multipliés dans de nombreux pays. Plusieurs cas de corruption ont affecté des disciplines majeures. Dans un tel contexte, on se dit que, finalement, il n’y avait pas de raisons pour que la France soit à l’abri. D’autant que le handball avait été touché il y a quelques années en Allemagne et en coupe européenne. Maintenant il est surprenant que cela concerne les meilleurs joueurs de handball français et que l’affaire prenne une telle ampleur.

 
Est-ce la preuve que le marché français des paris sportifs n’est pas assez protégé ?

 

La loi du 12 mai 2010 est l’une des mieux adaptées au monde. En France, le régulateur a le pouvoir d’accorder des licences ou de les retirer à des opérateurs qui n’agissent pas selon les règles. Le marché national est donc très bien encadré. Mais la majorité des paris sur des compétitions françaises sont pris depuis l’étranger, à partir d’opérateurs clandestins non-surveillés et qui proposent des formules très dangereuses. Par exemple, sur les quatre à cinq grands sites asiatiques, on peut miser sur le premier carton rouge d’un match de national de football. Il est ainsi possible de parier sur une partie de la rencontre sans compromettre le résultat final. Les joueurs sont alors beaucoup plus à même d’accepter les propositions. Certes, on peut encore améliorer le marché français mais c’est à l’international qu’il va falloir à terme réguler les paris sportifs.

 
Le procureur a rapidement évoqué l’éventualité d’« un pacte de corruption » et « un match truqué ». Peut-on facilement le prouver ?

 

Non. Il sera toujours facile de dire après coup qu’un joueur a fait exprès de laisser la balle ou qu’un arbitre n’a volontairement pas sifflé une faute. Mais cela ne constituera jamais une preuve de corruption. Il y a toujours des erreurs dans une compétition, des athlètes qui réalisent de mauvaises performances...

 
On ne pourra donc jamais s’appuyer sur les images d’une rencontre.

 

En revanche, la preuve peut être apportée dès qu’un ou des joueurs avouent avoir triché, comme ce fut le cas pour l’affaire OM Valenciennes, ou par l’appui des écoutes téléphoniques.

 
Les joueurs mis en cause ont-ils franchi les limites de la légalité en toute connaissance de cause ou ont-ils simplement agi par naïveté ?

 

C’est effectivement un peu difficile à comprendre. Ce ne sont pas des joueurs de 17 ans qui ignorent les règles d’autant que les syndicats professionnels et la Ligue multiplient les campagnes d’information sur le sujet. Il est consternant de voir que des joueurs de cette trempe puissent tomber aussi facilement dans l’amateurisme. Des joueurs que l’on a érigés en modèle lorsqu’ils ont décroché la médaille d’or aux derniers Jeux Olympiques de Londres. Ces joueurs sont donc des exemples et doivent agir en conséquence. On ne demande pas non plus à ces sportifs d’être des enfants de chœur, mais de là à aller parier dans un bureau de tabac des milliers d’euros sur sa propre défaite, ça parait effectivement ridicule. Je souhaite que ce scandale permette au sport français de se mobiliser et de prendre les mesures nécessaires.

 
L’entraîneur national Claude Onesta a déclaré que les joueurs devaient être punis de manière exemplaire. Qu’en pensez-vous ?

 

Dans l’histoire du sport, les instances dirigeantes ont souvent été clémentes envers les premiers joueurs accusés de corruption. Aujourd’hui, à mon avis, il est nécessaire d’adresser un message. De prouver au public et aux sponsors que l’on va lutter contre la corruption afin que nos compétitions restent intègres et crédibles. Il faut également montrer autres sportifs et aux jeunes en particulier ce qu ils encourent s’ils enfreignent les règles. Les fédérations et le monde amateur se battent pour lutter contre la violence, le dopage et le racisme. Les matches truqués sont une dérive du sport moderne qu’il faut aussi combattre. La triche sous toutes ses formes n’est pas acceptable. ...

 
Quelles seront les conséquences de cette affaire selon vous ?

 

Cela va dépendre des conclusions de l’enquête. Mais, la sanction est déjà là pour les joueurs de handball. C’est un coup dur pour le championnat, pour Montpellier... Et également une mauvaise nouvelle pour l’économie du handball et celle du club en particulier. Aujourd’hui, j’ignore quelles seront les conséquences sur les investissements et les sponsors. Mais celles-ci seront réelles et se mesureront sur le long terme. C’est la crédibilité du sport qui est entachée et on sait que les conséquences économiques peuvent être dangereuses, l’économie du sport étant très fragile. Les clubs ne peuvent pas fonctionner sans les investissements.

 
Alors que faire pour que cela ne se reproduise plus ?

 

Le marché français est déjà très bien encadré. Aujourd’hui, l’enjeu est de réguler les paris sportifs sans compromettre l’offre et l’attractivité des sites légalisés. Mais, les premières mesures sont à prendre au sein même du monde sportif. D’où la nécessité de poursuivre et de développer les campagnes de sensibilisation. D’informer les jeunes joueurs qui arrivent de l’étranger et notamment des pays de l’Est par exemple où la corruption est une pratique généralisée et systémique, dans des secteurs comme l’administration, la politique mais aussi le sport.

 
Dans un tel contexte peut-on encore croire aux valeurs sportives ?

 

Le sport a une éthique et j’y crois. Cependant, on ne peut pas demander au sport plus que l’on ne demande aux autres secteurs de la société. Alors certes, son impact auprès des jeunes est très important. Le sport, c’est l’éducation, l’exemple... Pourtant, on ne pourra jamais le blanchir totalement. On aura beau avoir le système législatif et préventif le mieux adapté, il y aura toujours des dérives liées à l’argent, à la violence... comme partout dans la société. J’espère que ce scandale, le premier que l’on connaît depuis la mise en place de la loi de 2010, restera un épiphénomène et qu’il permettra de réveiller les consciences. A nous de lutter pour l’empêcher de se répandre et de gangrener le sport.
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