ANALYSES

« Le Hamas et Israël ont fait d’énormes progrès sur la communication sur les réseaux sociaux »

Presse
18 novembre 2012

François-Bernard Huyghe est responsable de l’Observatoire Géostratégique de l’Information et directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il revient sur la « guerre des tweets » menée entre l’armée israélienne et le Hamas en parallèle de l’opération militaire « Pilier de défense ».


Qu’y a-t-il de neuf dans la stratégie de communication de Tsahal ? Est-ce une première ?

Un tel usage des réseaux sociaux n’est pas réellement une première. Lors de la précédente offensive contre la bande de Gaza [l’opération « Plomb durci », en 2008, NDLR], l’armée israélienne avait réalisé qu’il ne suffisait pas d’empêcher les cameramans de pénétrer dans la zone pour contrôler l’information. De nombreuses images de victimes civiles étaient diffusées sur les réseaux sociaux.


Tsahal a alors essayé de répliquer en mettant elle-même des vidéos sur YouTube pour attirer l’attention de journalistes sur des témoignages de colons israéliens, etc. Les stratèges des principales armées se sont déjà aperçus comme vous et moi qu’il existait des réseaux sociaux, consultés dans le monde entier. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’ampleur et la vitesse du phénomène observé lors de l’opération « Pilier de défense ».


Quelle est la stratégie côté israélien et côté Hamas ? Qui est en train de gagner cette bataille de la communication ?

L’armée israélienne a une volonté d’intervenir avec des éléments de langage bien cadrés. Dès qu’on tue un chef du Hamas, la vidéo de son exécution est mise en ligne pour couper court à toute autre source d’information ou de rumeur. Des messages de justification sont envoyés, les internautes sont tenus au courant des opérations. Il y a la volonté de contrôler le facteur vitesse, qui est central au sein de l’armée.


Ce n’est d’ailleurs pas une question facile pour une instance qui est par définition assez hiérarchique. Il faut que les communiqués soient visés par un certain nombre de gens avant d’être diffusés. Apparemment, l’armée israélienne a résolu ce problème.


Mais le Hamas n’est pas le dernier à ce jeu-là. Les brigades Ezzedine al-Qassam, la branche militaire du Hamas, ont aussi été très rapides à réagir sur Twitter. Le Hamas a d’ailleurs une tradition historique de maîtrise de la guerre de l’information. Dans la structure même du mouvement, le département chargé de la propagande est très important.


J’ai quand même l’impression qu’il y a un peu plus de tweets du côté israélien. Ce nouveau conflit, c’est l’occasion de donner à tous les sympathisants d’Israël une occasion de se manifester. L’atout que possède le Hamas, c’est de toucher, en plus d’un public anglophone, un public arabophone nombreux.


Pourrait-on retrouver demain trouver des stratégies de communication comparables dans d’autres conflits ?

Je pense qu’on rentre dans une situation ou toute armée d’un État ou de partisans va se doter de cyberbrigades. On le voit en Syrie par exemple, où la « Syrian electronic army » combat pour Bachar Al Assad en attaquant des sites adverses, en occupant les forums. L’Iran s’est doté pour sa part de partisans électroniques.


Ce mouvement nouveau, je l’appelle « la guerre de la tension ». Autrefois, les armées publiaient un beau communiqué ou une belle affiche de propagande et le diffusaient sur leur territoire. Mais Internet a totalement bouleversé les frontières. Il faut en plus toucher l’opinion internationale et la convaincre de la justesse de sa cause. On en arrive à une situation où on ne peut pas empêcher l’autre de donner sa version des faits ou de s’exprimer, mais on peut espérer le submerger. Et pour le submerger, il faut faire plus de tweets, davantage de hashtag (mots-clés), et être plus repéré par les moteurs de recherche.


Et au sein de l’armée américaine ? de l’Otan ? de l’armée française ?

Au sein de l’armée américaine, ça a déjà un peu commencé. Ils sont présents sur les réseaux sociaux depuis un ou deux ans. Je peux aussi dire, sans trahir le secret militaire, que l’armée française s’intéresse sérieusement à la question en ce moment, même si ça implique des changements culturels importants.


L’Otan a commencé à investir Internet. Pour ne pas être totalement dépassé par ses adversaires talibans, qui produisaient très vite des images, l’organisation a créé il y a trois ans une télévision en ligne en Afghanistan. L’Otan a aussi son compte Twitter. Récemment, lors d’un attentat-suicide à Kaboul, les militaires de l’Otan et les djihadistes s’étaient d’ailleurs déjà défiés par « tweets » interposés.


Mais il ne s’agit pas uniquement de créer un compte Facebook ou un compte Twitter. La véritable question pour les militaires, c’est d’être capable de réagir vite, d’avoir tout de suite un langage incisif et les capacités de se faire repérer par les internautes et les moteurs de recherche. Sur tous ces points de vue, Israël et le Hamas ont fait des progrès très rapides.


Quels sont les risques pour les militaires d’une telle présence sur Internet ?

Pour une armée, c’est un gros risque. Les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement une page Facebook tenue par un service de communication. Ça veut dire que beaucoup de soldats y seront présents, autant de monde qui pourrait faire des gaffes ou tenir des propos déplacés.


Ce qui est intéressant aussi, c’est que dans tous ces conflits, un nouveau groupe vient s’ajouter aux deux camps en présence, celui des pirates, qui peuvent chercher à contrer les actions d’un des deux camps. Le groupe « Anonymous » a ainsi défié Israël vendredi 16 novembre dans la soirée en apportant son aide aux Palestiniens que Tsahal menaçait priver de connexion à Internet.


Ce groupe d’hackers était déjà intervenu contre le régime Moubarak en permettant aux internautes égyptiens d’accéder au Web, alors même que le régime avait bloqué de nombreux accès, ou encore contre le régime tunisien en attaquant des sites officiels. Il faudra aujourd’hui de plus en plus prendre ce nouvel acteur en compte.

Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste