ANALYSES

Transition énergétique : le débat ne peut pas essuyer un nouvel échec

Presse
30 novembre 2012
Bastien Alex - Le + du Nouvel Obs

Ramener la part du nucléaire dans la production électrique de 75 à 50% d'ici 2025, fermer la centrale de Fessenheim d'ici fin 2016... La France peut-elle organiser sa transition énergétique efficacement comme l'a promis François Hollande ? À l'occasion de l'ouverture du débat, Bastien Alex, chercheur à l'Iris, revient sur les enjeux du débat.


Le débat français sur la transition énergétique a débuté le jeudi 29 novembre dans un contexte délicat : en toile de fond, les difficiles négociations climatiques à Doha, le dossier des gaz de schiste, le conflit autour de la question de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et enfin les divergences sur les voies à emprunter pour réussir ce saut qualitatif environnemental impératif. En ligne de mire, l’établissement d’une loi de programmation pour la transition énergétique à l’horizon octobre 2013 visant à amorcer la "décarbonisation" de nos modes de vies et de notre économie tout en préservant un certain confort domestique.


Des blocages

Les atermoiements autour de la révision de notre modèle témoignent toutefois de la difficulté de l’exercice et de la force d’inertie qui tient à plusieurs éléments de blocage.


Blocage financier dans un premier temps, avec un coût estimé à environ 400 milliards d’euros selon l’Union française de l’électricité (UFE), qui a dévoilé ce chiffre à la veille de l’ouverture du débat. Le montant de la facture comprend les investissements nécessaires à mener dans les différents secteurs : entretien et modernisation du réseau électrique, développement des renouvelables, "ravalement" thermique des bâtiments, construction aux normes HQE, etc.


Blocage économico-industriel dans un deuxième temps, avec le poids des multinationales de l’énergie qui se montrent plutôt réticentes à délaisser un secteur des énergies fossiles dont la rentabilité est toujours de loin supérieure à celle des renouvelables qui, pour leur part, peinent à convaincre de leur potentiel en termes de création d’emplois.


Blocage politico-sociétal enfin, d’une part du fait du manque de pédagogie et de courage de nos élites politiques, paralysées par la peur de la sanction électorale en cas de prise de position sur des sujets énergétiques devenus très clivants ; d’autre part du fait de la recrudescence des "postures idéologiques sur l’énergie [1]", où le réflexe pavlovien supplante la réflexion cartésienne.


Au-delà de la question du coût et des colossaux investissements à réaliser dans le secteur, le dernier blocage est peut-être le plus important, car il doit se confronter au principe de réalité en effectuant deux rationalisations majeures :


- La première concerne la prise de conscience, effective, de l’impératif environnemental et de ses implications. Quoique nous décidions aujourd'hui, nous savons pertinemment que nous ne pourrons – bientôt ? – plus exploiter de ressources fossiles. Cela constitue une réalité objective qu'il ne faut plus répéter mais, une bonne fois pour toute, entendre, et concrétiser en actes.


- La deuxième renvoie aux chemins énergétiques à emprunter, dont les éléments de discours doivent être remis en perspective.


Composer avec les "énergies brunes"

Les énergies renouvelables doivent être développées, mais il est également nécessaire et urgent d’investir concomitamment dans le stockage de l’électricité qu'elles produisent, car elles ne sont par définition qu'intermittentes, et ne peuvent donc pas, sans ce procédé, assurer un niveau d’approvisionnement constant et satisfaisant.


Nous devrons encore longuement composer avec les "énergies brunes". Plutôt que d’évoquer leur suppression à un horizon indéterminable, il faut travailler à leur "verdissement", soit à la réduction de leur impact néfaste (empreinte carbone, émissions de gaz à effet de serre) durant le temps où nous allons encore devoir les solliciter, même de moins en moins. S’interdire d’investir dans cette partie de la transition – car c’est bien de cela dont il est question – relève du déni de réalité, car les techniques existent, notamment sur le stockage du CO2.


Abandonner le nucléaire est dans l’immédiat impossible, cela implique de continuer à surveiller le stockage des déchets et les risques liés et donc d’investir dans la sûreté nucléaire.


La question des gaz de schiste doit être examinée avec précaution, mais véritablement débattue. On ne peut fermer la porte sans en avoir discuté sérieusement au préalable.


Certes, les opposants y voient un nouveau recours aux énergies carbonées et épuisables, critiquable mais difficile à écarter tant que les niveaux consommation électrique se maintiendront quand les soutiens agitent pour leur part le déficit de compétitivité à venir avec les États-Unis, du fait de la baisse des tarifs du gaz, et la nécessité de développer notre indépendance énergétique dans un monde de ressources rares – et chères. Mais, pour autant, les premiers ne doivent pas tous être traités d’écologistes intégristes et les seconds de suppôts de l’industrie des hydrocarbures.


Pour une prise de conscience généralisée

Percevoir cette réalité complexe dans son ensemble permettrait de poser les bonnes questions et d’examiner la totalité des options disponibles en évitant l’écueil des postures dogmatiques. En ce sens, l’indispensable prise de conscience concerne tout autant les marchés que la classe politique et l’opinion publique.


C’est dans cet esprit que le débat sur la transition énergétique doit avoir lieu s’il ne veut pas essuyer un nouvel échec – qui ne ferait que retarder la nécessaire révision de notre modèle énergétique – et répondre aux interrogations fondamentales : où et comment agir et investir pour promouvoir au mieux l’efficacité énergétique (consommer moins et mieux) ? Quelles mesures prendre pour lutter contre la précarité énergétique ? Comment amorcer une modification intelligente de notre mix énergétique et gérer au mieux notre facture ?


Bien que le débat soit centré sur la France, ses objectifs ont une portée globale. De ce fait, il pourrait également être l’occasion de réfléchir sur les moyens à mettre en œuvre pour encourager une indispensable action internationale en faveur des objectifs de sobriété énergétique.

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