ANALYSES

Les Français, l’islam et les sondages : les vraies causes de l’intolérance

Presse
28 janvier 2013
Saad Khiari - Le Plus du Nouvel Obs

Dans un sondage publié récemment par "Le Monde", on apprenait que 74% des Français estimaient que l'islam était une religion "intolérante". À cette occasion, Jean-Marcel Bouguereau avait fait part de son indignation. Une indignation que partage Saad Khiari, qui tenait néanmoins à apporter son analyse de la situation.


Monsieur Bouguereau, je vous remercie de votre lettre adressée à vos amis musulmans et je partage avec vous le même sentiment de tristesse à la lecture du récent sondage IPSOS publié par "Le Monde". La religion musulmane fait l’objet d’un profond rejet. On y apprend que "74% des sondés estiment que l’islam n’est pas compatible avec les valeurs républicaines", que 8 Français sur 10 jugent que la religion musulmane cherche à "imposer son mode de fonctionnement aux autres" et que pour 54% des sondés, les musulmans sont intégristes.


Le jugement est inquiétant. Il traduit un sentiment général qui interpelle les musulmans certes, mais qui devrait interpeller aussi l’ensemble des Français qui ne se reconnaissent, ni dans le discours de l’extrême-droite, ni dans celui moins brutal mais tout aussi dangereux d’une partie de la droite républicaine, ni dans le délire de ceux que j’appellerais les "néo-laïcs".


Je veux parler de ceux qui, à l’exemple de Marine Le Pen, se sont découvert une vocation tardive mais bien utile pour isoler un peu plus les musulmans au prétexte de défense de la laïcité. Vous conviendrez avec moi que peu de voix s’étaient émues de voir les ouailles de Jean-Marie Le Pen prendre la défense de la laïcité là où on avait l’habitude de retrouver les descendants de Jules Ferry.


Remotiver ses indignations

Pour ma part, j’éprouve de l’indignation et si je partage votre colère, ce n’est pas pour les seules raisons que vous pointez. En effet, vous invoquez le terrorisme, la crise, les fantasmes, le racisme mais je ne comprends pas pourquoi vous citez aussi l’insécurité dont la proximité avec les autres plaies évoque nécessairement celle du couple immigration-insécurité qui a fait la gloire du Front national. Je me considère comme votre ami et vous comprendrez pourquoi je profite de cet avantage pour vous dire des choses pas forcément agréables, mais que l’amitié se chargera de nettoyer de toute rancune. Ne dit-on pas qu’on subit ses frères mais qu’on choisit des amis ? Alors expliquons-nous entre amis ; quant à mes frères, je m’en charge. Et ce n’est pas facile !


Le rôle des médias en question

Je considère pour ma part que ce rejet pose en réalité le problème qui nous taraude tous ensemble et qui est celui du rôle des médias dans leur ensemble. Nous savons bien que les sondés n’ont pas été sélectionnés parmi les personnes qui s’intéressent particulièrement à cette religion et qu’ils ont exprimé un sentiment né de l’accumulation d’informations ou d’analyses périodiquement livrées par les médias et mélangeant pêle-mêle faits divers, voile, viande halal, prière dans la rue, identité, prison, Ben-Laden, Mérah etc... Bien entendu, il ne s’agit pas de faire le procès des sondés. Il faudrait en revanche les faire douter de la justesse de leurs appréciations qui sont le reflet d’une ambiance générale hostile à l’islam et aux musulmans, entretenue volontairement ou pas, par les médias et qui ne repose donc sur aucune appréciation objective ni de la religion en tant que telle, ni de la communauté musulmane dans sa grande diversité.


Ainsi en interpelant le CFCM, vous laissez entendre qu’il serait en quelque sorte le représentant attitré d’une majorité de musulmans et d’un "lobby communautariste" qui laisserait prôner dans les mosquées des "appels au Djihad". Je laisse aux responsables de cette institution créée par la droite et acceptée par la gauche, le soin de vous répondre et de vous expliquer par quel subterfuge ils réussissent à faire passer ce type de discours dans des lieux de prières pourtant hautement surveillés.


Souffrez cependant qu’au nom de notre amitié déclarée, je réponde point par point à vos griefs que je considère comme erronés ou injustes et à tout le moins discutables. Vous reprochez aux musulmans de n’avoir rien fait pour éclairer les autres Français sur la différence entre islam et islamisme. Je fais partie des très nombreux musulmans qui ne demandent pas mieux que de s’exprimer sur ces sujets, encore faut-il qu’ils soient invités sur les plateaux de télé, que leurs "papiers" soient acceptés par les journaux, que leurs conférences soient relayées et que leurs écrits soient accessibles.


Permettre aux musulmans d'être des citoyens à part entière

Il n’existe pas en France, et vous le savez très bien, de représentant officiel de l’islam, et si des associations ou des organisations existent, elles n’ont ni la vocation, ni les moyens, ni le savoir-faire pour parler au nom d’une communauté aussi nombreuse que diverse et dont l’immense majorité est tout simplement illettrée. De même que vous savez très bien que les musulmans en France sont dans leur très grande majorité contre la dénaturation de leur religion, son instrumentalisation et son détournement à des fins politiques. Leur reprocher de ne pas le dire avec banderoles, porte-voix et calicots, c’est vouloir leur faire adopter un comportement qui n’est pas encore dans leur culture. Laissez-leur le temps de se sentir réellement intégrés, de ne pas subir tous les jours les contrôles au faciès, de faire descendre la courbe ascendante des mauvais sondages et vous aurez alors des citoyens à part entière qui pourraient, sans craindre de se faire déborder par leurs extrémistes, ni embarquer dans les fourgons de police, exprimer leur rejet d’une vision rétrograde de leur religion et faire la guerre à une poignée d’excités qui rêvent d’importer en France des pratiques mafieuses et barbares sous couvert de religion.


Ils pourraient alors mener des combats essentiels comme celui de l’évolution de la femme, non parce que leur religion s’y oppose mais bien parce que ce sont les hommes qui s’y refusent. Ils pourraient condamner les propos antisémites, non par bravade à l’égard de leur religion comme vous semblez le croire, mais bien pour respecter et la lettre et l’esprit d’une religion d’amour et de tolérance. Ayez, je vous prie, la courtoisie de faire la différence entre la religion et ceux qui s’en réclament, entre les textes et leur interprétation, entre le porte-drapeau et le drapeau lui-même.


Faites-leur ; faites-nous, cher ami, l’immense plaisir de nous laisser sortir de la nuit coloniale, de retrouver nos racines longtemps occultées et encore inconnues ; laissez-nous moins de temps que vous n’avez pris à accorder à la femme en Occident, le droit de vote, d’ouvrir un compte en banque, de diriger une entreprise. Et rappelez-vous enfin que si tous ces gens ont choisi la France, c’est bien par amour de la liberté. La France a mis des siècles pour s’y habituer. Alors ! Encore un instant monsieur Bouguereau.

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