ANALYSES

L’affaire Cahuzac ou le Fouquet’s de Hollande

Presse
10 avril 2013

Des scandales financiers, ou non, la Ve République en a connu beaucoup. Cette fois, la crise survient au pire moment, explique le politologue Eddy Fougier, chercheur associé à l’IRIS, pour qui la menace populiste en est l'ultime onde de choc.


L'affaire Cahuzac s'inscrit sur une liste déjà longue de scandales ?

Si ce n'est pas intrinsèque à la politique, il n'y a rien de neuf sous le soleil français. Qu'il s'agisse des trente dernières années avec les diamants de Bokassa, les Irlandais de Vincennes, Greenpeace, Elf, la cassette Méry, etc. Sans parler, en remontant plus loin, de l'affaire Stavisky en 1934, ou du scandale de Panama au XIXe siècle.


L'ex-ministre du Budget a demandé « pardon ». C'est inédit ?

Oui. Il est rare que les hommes politiques avouent avoir menti, il y a peu de mea culpa. En général, ils ne démordent pas de leur version malgré les faits tels Jacques Chirac ou Charles Pasqua. Quelques-uns se retirent de la vie publique comme François Léotard ou Michel Noir. Là, avec les révélations fracassantes annoncées, Jérôme Cahuzac, qui va payer pour les autres, n'avait plus trop le choix. Il faut noter que cela demeure une affaire personnelle de fraude fiscale, pas de financement illégal de parti.


Y a-t-il une crise de régime ?

L'air du temps est à l'outrance. Du côté de l'UMP, du Front national et du Front de Gauche. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen - qui sont dans leur rôle - surréagissent à une affaire qui est certes politiquement importante mais qui est beaucoup moins grave que Karachi et, probablement, l'affaire Bettencourt. Moins grave également qu'une agression sexuelle pour évoquer une affaire new-yorkaise. Que le pompier soit pyromane, voilà ce qui est alarmant.


Doit-on craindre un développement des populismes ?

Là, on a une étincelle et tout le monde a peur de l'incendie. Les inégalités se creusent, le pessimisme gagne, la cote de popularité de l'exécutif s'effondre - je n'ose imaginer les prochains chiffres - et une récente enquête de Sciences po et de la Fondation Jean-Jaurès révèle une sorte de crispation identitaire en France, associée à un rejet des migrants et de l'islam. Regardez ce qui se passe à l'étranger avec les phénomènes comme Beppe Grillo, en Italie, ou le retour d'une droite radicale, voire une extrême droite nazie, en Grèce. Ce climat effraie plus que l'affaire Cahuzac en elle-même.


Parce qu'on entre dans une société de défiance ?

Une défiance généralisée à l'égard des élites. La parole publique est complètement dévaluée. Une large majorité des gens considère que la démocratie fonctionne mal. Ils ont une aspiration à un vrai chef, à une réaffirmation de l'autorité. Je ne dis pas qu'il y a une tentation autoritaire en France, nous sommes cependant sur une pente dangereuse.


D'autant que ce scandale est lié à la notion de morale...

Cette idée de gauche exemplaire, la droite l'attaque et elle a raison. On se souvient de cette figure de style du candidat Hollande lors de son débat avec Nicolas Sarkozy. Il expliquait qu'avec lui, président de la République, les moeurs seraient différentes. C'est vrai que cette partie-là du programme en a pris un sale coup. Et on en n'est qu'au début. Car la question suivante est de savoir depuis quand l'exécutif était au courant. Les conséquences peuvent être assez détonantes.


C'est ce qui choque ?

Le doute va peser sur le gouvernement Ayrault et sur tout le quinquennat. Cela va être compliqué à gérer pour Hollande. C'est son Fouquet's à lui. Bien que le chômage et la dette soient plus redoutables que Cahuzac. Le risque c'est que cela soit cumulatif : non seulement sa politique est inefficace et, en plus, lui-même n'est pas fiable d'un point de vue moral. Son image, qui n'était pas trop mauvaise par rapport à son prédécesseur, est fragilisée.


Pourquoi est-il, en France, impossible de s'assurer de la probité d'un gouvernement ?

Il y a une dimension culturelle, une tolérance aussi. Souvent, des politiques mis en examen, ou qui ont eu des histoires avec la justice, ont été réélus. Je citerai de nouveau Jacques Chirac, impliqué dans tant d'affaires. Et dont le capital sympathie est intact. Il y a un esprit d'incivilité collectif, ce côté un peu frondeur des Français. Un cynisme ambiant, avouons-le.


D'autres Jérôme Cahuzac vont-ils apparaître sur la scène ?

Pour les paradis fiscaux, il y aurait une centaine de personnes concernées. Néanmoins, tout cela masque une fiscalité peut-être trop lourde, on s'exile afin d'échapper au fisc. Il faut s'interroger avant de sortir l'étendard de l'éthique.


Le site Mediapart est-il un justicier ?

Je ne suis ni un fan ni un anti-Mediapart dont les méthodes d'investigation manquent, parfois, d'orthodoxie. Après, jusqu'où ce déballage, accréditant la thèse du « Tous pourris », ira-t-il ? L'affaire Cahuzac sera instrumentalisée par la droite qui a bien besoin de s'unir dans la perspective de nouvelles élections internes. Et pour les européennes de 2014 où vote protestataire et abstention inquiètent. C'est plus efficace que le mariage homosexuel pour critiquer le gouvernement.


 

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