ANALYSES

«Une fois encore, les Algériens se désintéresseront de la présidentielle»

Presse
19 avril 2013

Pour les Algériens, cette nouvelle n’en n’est pas une. Habitués des manigances politiques et résolus à ne pas accorder leur confiance aux pouvoirs publics, ils devront, comme lors de chaque élection, être peu à se déplacer le jour du scrutin. Kader A. Abderrahim, maître de conférence à Sciences Po et chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) analyse le contexte dans lequel vont se dérouler ces élections.


L’élection présidentielle algérienne se déroulera en 2014. Les Algériens commencent-ils à y penser ?

Ils n’y pensent pas du tout et surtout, ils ne s’y intéressent absolument pas. Les Algériens ne s’intéressent pas à la politique et il suffit de regarder les taux de participation des scrutins précédents pour s’en rendre compte.


Pourquoi ce désintérêt ?

Le niveau de confiance de la population dans la classe politique n’a cessé de baisser depuis plusieurs années. Aujourd’hui, lorsqu’ils regardent leur classe politique, ils ne voient que la corruption de dirigeants qui vivent dans une bulle sans jamais se préoccuper de leur quotidien, et dont le seul objectif est de rester au pouvoir.


Ce désintérêt peut même parfois se transformer en rejet total, on le voit de plus en plus.


Ce phénomène est-il lié à l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, il y a 14 ans ?

Pas totalement, je dirais que tout a commencé dans les années 90, lors de l’interruption du processus électoral. Les Algériens ont alors compris que quoi qu’ils fassent, les politiques poursuivraient leurs manœuvres, qu’ils continueraient à changer les résultats en leur faveur.


Cependant, cette défiance à l’égard des politiques s’est poursuivie, voire même accélérée sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Ce phénomène n’est pas près de s’arrêter, surtout depuis que les Algériens savent que leur Président cherche à changer la constitution pour avoir la permission de concourir pour un quatrième mandat.


N’y a-t-il pas une opposition qui proposerait une alternative au régime algérien ?

Malheureusement non. L’opposition politique est assez discréditée dans l’opinion. Une frange de cette opposition a été récupérée par le régime, comme les islamistes qui se sont associés à l’alliance présidentielle.


Quant aux autres partis, ils sont souvent inexistants sur la scène publique et ne trouvent pas d’écho au sein de la population.


L’espace politique est assez contrôlé en Algérie, donc la question n’est pas de savoir quel parti pourrait prendre en charge les revendications des Algériens mais comment les Algériens pourraient prendre en charge leurs propres revendications.


Vous pensez-donc qu’un Printemps arabe, en retard, pourrait éclater en Algérie ?

Vraiment pas. Et puis des Printemps arabes, il y en a tous les jours en Algérie. Chaque jour nous assistions à des émeutes ou des affrontements. Mais de grandes mobilisations telles qu’elles se sont déroulées dans les années 90, et qui avaient permis l’émergence des islamistes, nous n’en verrons pas.


Je crois plus en revanche à une appropriation de ces revendications par des ONG, qui seraient actives sur des sujets bien précis pour défendre les intérêts de la population.


Le régime est très habile et sait parfaitement comment manipuler l’opposition dont les revendications ont toujours été étouffées dans l’œuf.


Les Algériens ont parfaitement compris qu’ils n’avaient rien à attendre de l’Etat. Ils connaissent parfaitement la réalité, et savent que la classe politique n’aura toujours comme seule préoccupation que de rester au pouvoir.


Abdelaziz Bouteflika leur a encore prouvé en mettant en place une commission de réforme de la constitution afin de pouvoir se présenter de nouveau à la présidence.


Pensez-vous que cette démarche aboutisse ? Abdelaziz Bouteflika pourra-t-il se présenter à sa propre succession ?

Cela va être très compliqué pour lui. Rien n’est impossible mais après trois mandats, une contestation est née au sein même du régime.


Il y a des divergences d’opinion et certains estiment qu’il est temps, pour Abdelaziz Bouteflika, de se retirer. On sait aujourd’hui qu’il est malade, et on ne sait pas combien de temps il peut tenir. Des voix s’élèvent dans le Sérail.


Certaines personnes pourraient alors émerger, dans l’entourage même du Président, pour lui succéder ?


Pour le moment, aucune personnalité n’émerge réellement. Non pas que le régime algérien soit une monarchie, mais il y a une forme d’oligarchie au pouvoir. Parmi ses membres, il y a de fortes divisions quant à la manière de conserver le pouvoir tout en sauvant les apparences.


Et bien qu’Abdelaziz Bouteflika soit habile, déterminé et bénéficie en plus du soutien de l’Occident, certaines personnes commencent à dire qu’il ne faut pas en faire trop et que leur tour est peut-être venu. Nul doute que tous trouveront un compromis.


Qu’en est-il de l’armée ? Elle a toujours été très puissante en Algérie. A-t-elle un rôle à jouer ?

Oui et non. Oui car elle demeure un pilier du régime et non car aujourd’hui, de nouvelles forces ont émergé.


Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika en avait peur et a écarté de nombreux officiers. Aujourd’hui, il est confronté à une fronde des services des renseignements qui sont véritablement le bras armé du régime depuis l’indépendance.


Puis, bien qu’il reste quelques généraux influents, il y a également une nouvelle génération d’officiers supérieurs qui comprennent les enjeux du monde et qui ne veulent pas conserver autant de place sur la scène politique. 

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