ANALYSES

La grande débandade : l’étude qui montre la profondeur du désamour des Européens pour l’Union

Presse
15 mai 2013
Interview de Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS
Dans une étude du Pew Research Center, on constate que le "sentiment moyen" des citoyens européens est de moins en moins favorable à l'Union européenne. Comment expliquer cela ? Est-ce uniquement dû à la situation économique ?

Fabio Liberti : Ce sont essentiellement des raisons liées à la situation économique en effet et plus précisément les effets de la politiques d’austérité qui sont à blâmer dans cette dégringolade du sentiment pro-européen de la part des citoyens des Etats membres. Un exemple historique qui illustre mes propos est celui de l’intégration des pays d’Europe de l’Est à l’Union européenne. Il y avait en effet, à l’intérieur de certains de ces pays, un fort sentiment de scepticisme quant à la cession d’une partie de la souveraineté vers l’UE ce qui est assez compréhensible pour des citoyens et des Etats qui sortaient d’une dictature communiste. Loin de moi l’idée de faire des comparaisons douteuses entre l’URSS et l’UE mais on comprend les réticences vers les cessions de souverainété de la part d’Etat jouissant enfin de celle-ci après des décennies. Cependant, dès que ces pays ont commencé à bénéficier économiquement de l’intégration à l’UE (pensez aux fonds reçus au titre de la PAC), le sentiment pro-européen a grandi.

De plus, nous sommes poussés vers un climat de dépression par la comparaison avec le succès économique de certains pays comme la Chine ou l’Inde. Mais les difficultés économiques ne sont pas du fait de l’UE. Le manque de réformes est à inscrire au compte des leaders nationaux. Surtout, quand ces derniers finissent par les mettre en place et qu’elles sont douloureuses, ils accusent Bruxelles. Cela contribue donc à donner de l’UE l’image d’un groupe de petits bureaucrates qui fixent des règles un peu au hasard. Je ne dis pas que c’est totalement faux, mais la situation est bien plus complexe. D’ailleurs les citoyens européens ne sont pas stupides et on constate que les pays les plus touchés par les mesures d’austérité et les conséquences de la crise ne sont pas ceux chez qui le sentiment européen a le plus diminué : par exemple, les Grecs sont tout à fait conscients du fait que les vrais coupables sont les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays. Et de manière générale, je dirais que les citoyens européens ont globalement admis l’idée que sortir de l’Union et de la zone euro ne ferait qu’aggraver la situation.

Le sentiment favorable à l’égard de l’Union européenne n’a effectivement baissé que de quatre points en Grèce (de 37 à 33%) en un an, alors qu’il est passé de 68 à 60% en Allemagne et de 60 à 41%. Comment expliquer ce paradoxe ? Peut-on parler d’un cas français ?

En Grèce, la crise a mis en lumière l’incapacité des gouvernants à collecter les impôts par exemple et plus généralement à gérer correctement le pays. Ces gouvernants ont tout fait pour plonger le pays dans sa situation actuelle, reste évidemment le débat sur la pertinence des mesures appliquées suite aux plans d’aide européens qui ont plongé le pays en récession. Cela dit, une fois encore, vous ne trouverez plus un Grec qui vous dira que la faute ne revient pas aux gouvernements et aux corps sociaux qui se sont succédé à la tête du pays. Ils n’accusent donc pas nécessairement l’Europe ; et s’ils ne partagent pas forcément la méthode, ils savent qu’ils ne sont pas abandonnés.

Les Allemands quant à eux ont la sensation très nette qu’ils paient pour tout le monde et donc que cette Europe leur fait du mal. C’est cela que l’on a du mal à comprendre en France. Il y a donc une forme de nostalgie du Deutschemark et d’une époque révolue. Ils ont l’impression d’être les seuls à tenir des propos cohérents dans une maison habitée par des fous qui ne font rien d’autre que de dépenser toujours plus d’argent. C’est bien entendu totalement faux mais c’est une image prégnante qui demeure au milieu de nombreux autres que clichés que les peuples européens ont les uns sur les autres. Il ne vous aura pas échappé qu’il vient de se créer un parti en Allemagne, Alternative für Deutschland, qui menace la sortie de l’euro.

En ce qui concerne la France, il faut souligner une spécificité qui s’illustre par la perte la plus forte parmi tous les pays présenté dans cette étude (19 points de moins d’avis favorables quant à l’Union européenne, ndlr). Or, si ce chiffre serait tout à fait compréhensible en Grèce, en Italie ou en Espagne, il ne l’est pas pour la France qui n’a en réalité pas du tout subit la crise avec autant de violence que ces pays sur les questions de chômage, d’épargne et même de paupérisation générale. En effet, les coupes dans la dépense publique y sont incomparables avec ce qui se passe en France. Tout se passe comme si en France, bien plus que partout ailleurs en Europe, on utilisait l’Europe un bouc-émissaire. Les Français sont également, paradoxalement, les plus favorables aux coupes dans la dépense publique.

Le plus inquiétant dans tout ça est l’incompréhension entre les différents pays, surtout entre l’Allemagne et la France, qui, s’ils ne peuvent plus se comprendre, ne peuvent plus avancer.

Dans quelle mesure la structure des institutions européennes est-elle taxable de cette baisse du sentiment pro-européen ? Ces institutions sont-elles adaptées à une telle crise ?

Les institutions européennes ne sont pas le résultat de la foudre tombée sur Bruxelles, elles sont issues de décisions de dirigeants européens eux-mêmes élus par les citoyens. Maintenant, si la BCE est totalement autonome et a pour objectif principale la maitrise de l’inflation, c’est parce qu’historiquement c’était la seule façon pour que l’Allemagne abandonne sa monnaie qui était tout ce qui lui restait de fierté nationale. Cet acte était d’ailleurs un signe d'engagement de la part de l'Allemagne envers la France et la Grande-Bretagne. Il faut arrêter de croire que l’Europe est le résultat de la décision obscure d’un petit bureaucrate seul dans sa tour d’ivoire : pour l’instant, si l’Europe a cette forme-là, c'est qu'il faut s’interroger sur la raison pour laquelle la France n'est pas plus souple sur sa souveraineté ou la raison pour laquelle le peuple européen n’existe pas encore. Rappelons aussi que l’UE est pour l’instant une réalisation extraordinaire d’abandon de souveraineté dans la paix. Bien sûr quand on vit la pire crise économique depuis des dizaines d’années, les citoyens ne prêtent aucune attention à cette donnée, mais se concentrent, légitimement, sur leur situation. La question n’est donc pas tellement de savoir si on va changer l’institution que de savoir ce que l’on veut réellement faire de l’Union Européenne : et ça, c’est le travail des leaders politiques.

Cette courbe défavorable au soutien à l’Union européenne peut-elle s’inverser ? Sans le retour à la santé économique ?

Avec la croissance économique, cette courbe peut évidemment s’inverser mais la croissance reviendra-t-elle assez tôt pour éviter de trop gros de dégâts ? Car la dialectique entre les partis de gauche et droite « raisonnable » qui se sont succédé un peu partout en Europe semble de plus en plus remise en cause par la fatigue des citoyens concernant la crise. Arriverons-nous à un point de non-retour qui sera la prise de pouvoir d’un parti qui prônerait la sortie de l’euro ou de l’UE ? Si Marine Le Pen arrivait demain à la tête de la France, amènerait-t-elle le pays hors de l’euro ou de l’UE ? Rien n’est moins sûr, puisqu’elle avait notamment perdu des points dans les intentions de vote lors de la campagne présidentielle justement quand elle avait axé sa campagne sur l’euro car ses propositions ne tenaient pas la route. Je conclurais donc en disant que les citoyens européens ne sont pas devenus anti-européen mais ils ont compris que quelque chose ne fonctionnait pas. Il faut donc aussi arrêter de se raconter des histoires sur le déclin européen et la montée en puissance des pays émergents. De ceux-ci, la plupart des citoyens européens reviendraient en courant au bout de quelques jours à peine. Il serait donc bon de sortir de la fable de la décadence européenne qui reste probablement malgré tout l’endroit le plus agréable à vivre qui soit.
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