ANALYSES

Tunisie : « Le précédent algérien est dans les mémoires »

Presse
21 mai 2013
Directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Beligh Nabli travaille notamment sur les mutations du monde arabe. Fin connaisseur de la Tunisie, il y a séjourné à plusieurs reprises récemment.

Les événements du week-end passé scellent-ils le divorce irrémédiable entre les islamistes modérés d’Ennahda, au pouvoir, et les salafistes d’Ansar al-Charia ?

On a atteint un nouveau point de tension au sein du mouvement islamiste. La confrontation déborde le cadre des partis eux-mêmes. Il ne s’agit pas d’Ennahda en tant que tel, mais des pragmatiques, qui tiennent à l’exercice du pouvoir, opposés aux salafistes, qui défendent une lecture rigoriste de l’islam. Ces dernières semaines, les événements au mont Chaambi (NDLR : des mines artisanales actionnées par des salafistes ont grièvement blessé des militaires) ont marqué un tournant. Les forces de l’ordre se sont mobilisées pour exiger de la population comme de l’État un soutien plein et entier. L’unité nationale a prévalu pour réaffirmer l’autorité de l’État. Les salafistes ont voulu tester le niveau de détermination du pouvoir ce week-end. L’organisation de leur congrès à Kairouan correspondait à une forme de provocation.

On a vu des bandes de jeunes affronter la police dimanche dans la cité déshéritée d’Ettadhamen, dans la banlieue de Tunis. Sont-ils des salafistes ?



Vous trouvez deux profils dans la mouvance. D’une part le noyau dur et minoritaire, composé de djihadistes qui se sont battus en Irak et se battent encore en Syrie. Il ne faut pas mésestimer la part des Tunisiens dans le djihad global au Maghreb, en lien avec al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). De nombreux Tunisiens figuraient par exemple dans le commando qui avait pris d’assaut le site gazier algérien d’In Amenas, en janvier dernier. Sur ce noyau se greffent une foule de déshérités et d’anciens délinquants. Ce ralliement est provoqué par le désenchantement qui a suivi la révolution, celle-ci n’ayant amené aucune amélioration des conditions de vie. Le terreau est fécond dans les quartiers pauvres, ceux de l’ouest de Tunis, où la mouvance salafiste est bien ancrée.

Que craignent maintenant les autorités ?



Le précédent de la guerre civile algérienne est présent dans toutes les mémoires au Maghreb. Il fait d’autant plus peur en Tunisie que le pays n’a pas l’expérience de la violence politique. Pour trouver un précédent à l’assassinat de Chokri Belaïd (NDLR : le leader de gauche abattu à Tunis en février), il faut remonter à la période de l’indépendance ! Aussi chaque acte violent a-t-il un impact très fort sur la société comme sur le pouvoir politique. Mais si l’on s’en tient au discours des salafistes eux-mêmes, ils ne prônent pas un basculement général dans la violence. Leur objectif, c’est d’enrôler de plus en plus d’adeptes. Ils sont eux aussi pragmatiques à leur manière, ils prennent en compte l’échec du salafisme algérien, qui s’est totalement coupé de la société civile au fil du temps. Il est d’ailleurs à noter qu’avant les affrontements de dimanche, la direction d’Ansar al-Charia avait officiellement annulé son congrès, comme si elle se ménageait une issue non violente.

Les foyers d’agitation aux frontières algérienne et libyenne ne font-ils pas craindre l’irruption du terrorisme sur la scène tunisienne ?



Des groupes djihadistes ont pu s’armer du fait des conditions de la chute de Kadhafi en Libye. Et ce dans des zones qui ne sont pas totalement maîtrisées par l’armée et par la gendarmerie. Ceci étant, au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas d’indice fiable de la volonté des salafistes de faire basculer le pays dans le chaos. On ne peut évidemment pas s’engager sur l’avenir. Mais on peut relever qu’il y a quelques mois, quand l’État était au plus mal, de nombreuses opportunités se sont présentées pour les tenants de la violence aveugle. Elles n’ont pas été saisies, à l’exception de l’attaque contre l’ambassade américaine en septembre dernier. Jusqu’à maintenant, les djihadistes tunisiens ont surtout ciblé leurs actions au-delà des frontières du pays.
Sur la même thématique
La crise des réfugiés
L’aggravation des inégalités : quelle réalité ?