ANALYSES

Embargo sur les armes en Syrie : l’Union européenne est à contretemps du processus diplomatique

Presse
31 mai 2013

La résolution de la crise syrienne, qui s’envenime de jour en jour, ne passera pas par une solution militaire. La responsabilité des diplomates et des grandes puissances est d’utiliser toute leur énergie, toute leur inventivité pour qu’enfin une solution politique se profile à l’horizon, bien qu’elle soit compliquée à mettre en œuvre.


Inutile de rajouter du chaos au chaos



L’Union européenne choisit de lever l’embargo sur les armes - après de très longues discussions, au moment même où le ministre des Affaires étrangères russe, Lavrov, et le secrétaire d’Etat américain, Kerry, tentent conjointement de trouver une hypothétique solution diplomatique. Cette initiative est totalement à contretemps! Les Européens feraient mieux d’appuyer de toute leur force l’initiative de Kerry et Lavrov.

L’application de cette partie de la résolution européenne ne se fera pas avant début août. D’ici là, de nouveaux paramètres devront probablement être pris en compte notamment si la conférence de Genève 2, pour laquelle nous n’avons toujours pas de date, parvient à se réunir. Une seule réunion ne résoudra pas le complexe problème de la Syrie, mais elle constituera la première étape d’un processus nécessaire.

Cette résolution ne fait donc que compliquer les enjeux de ce conflit, même si elle n’est pas encore appliquée. La réaction de Lavrov, qui a déclaré mardi 28 mai que la levée de l’embargo allait à l’encontre des efforts diplomatiques mis en œuvre, est tout à fait justifiée. Sans compter que cette livraison d’armes a peu de chances de modifier fondamentalement les rapports de forces sur le terrain. L’actualité de ces dernières semaines montre que, non seulement l’armée syrienne n’a pas été défaite et ne connaît que peu de défections, mais elle est même en situation de reprendre plusieurs poches tenues par les insurgés. Il est inutile de rajouter du chaos au chaos.


Penser que les armes vont rester aux mains de certains est une illusion totale



François Hollande a déclaré début mars qu’il prendrait la décision de livrer des armes aux rebelles, en accord avec les Anglais, quand bien même l’UE s’y opposerait. Quelques semaines plus tard, il a effectué un rétropédalage sur cette question, expliquant qu’il n’y avait aucune traçabilité des armes, du fait du manque de visibilité sur le terrain. Entre temps, les services de renseignement français, la DGSE, l’ont sans doute dissuadé de lever embargo. Et ils avaient raison! Ce serait une illusion totale, un leurre complet de penser qu’une fois les armes livrées, elles vont rester aux mains des unités de combattants avec lesquelles on estime pouvoir discuter.

Sur le terrain, tous les groupes de rebelles sont au coude à coude et le risque que cet arsenal tombe dans l’escarcelle des plus radicaux est réel. En l’occurrence, tout le monde pense à Al Nosra, le groupe qui semble le plus organisé, comptant aujourd’hui entre cinq et six milles combattants et «labelisé» Al Qaida. Ce serait tout de même un curieux paradoxe que nos troupes combattent des djihadistes au Nord Mali et qu’on arme ceux de Syrie. Bien évidemment, les extrémistes maliens sont différents des syriens, mais ils se réclament des mêmes valeurs, des mêmes combats. Il serait incohérent de livrer des armes à des groupes que nous condamnons comme terroristes.


A l’Union européenne de se montrer responsable et donc, de ne pas en rajouter



Nous sommes à un tournant de la crise syrienne. Sur le terrain, aucun des deux camps ne peut s’imposer à l’autre militairement. L’opposition est complètement divisée entre des factions incapables de s’entendre sur quoi que ce soit. Le gouvernement de Bachar Al-Assad est beaucoup moins affaibli que ce que certains avaient pronostiqué il y a un ou deux ans.

Au niveau régional, on constate des tensions non seulement au Liban mais peut-être aussi en Turquie, où un attentat a fait plus de cinquante morts il y a une semaine et demie. En Jordanie, il existe des risques de déstabilisation du fait de l’afflux de réfugiés. Le risque d’internationalisation du conflit est incontestable et ce constat est singulièrement préoccupant!

Livrer des armes dans une telle situation de chaos, alors que l’Etat syrien se disloque littéralement, est un acte dangereux, c’est une évidence. Il y a un risque d’extension du conflit syrien vers d’autres pays, avec le Liban en première ligne. La responsabilité de l’Union européenne n’est donc pas d’en rajouter, mais au contraire de tout mettre en oeuvre pour essayer de régler ce conflit entre les opposants syriens.

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