ANALYSES

«Le football, puissance douce des nations»

Presse
8 juillet 2013

Pascal Boniface, 57 ans, fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, le dit lui-même: «Mon intérêt pour le sport est celui d’un enfant, puis d’un adolescent qui a beaucoup pratiqué sans atteindre un niveau d’excellence, et qui a récupéré par l’écriture ce qu’il ne pouvait accomplir sur le terrain. Il y a aussi l’intellectuel, confronté au défi d’appliquer sa spécialité, la géopolitique, au domaine sportif.»

Des ouvrages illustrant ce défi, il en a paraphé une demi-douzaine, au milieu d’une kyrielle de livres touchant à diverses problématiques. Son dernier essai, Le Sport, c’est bien plus que du sport!, écrit avec la collaboration de Denis Masseglia, président du Comité olympique et sportif français, aborde une série de thèmes qui intéressent l’ensemble des milieux sportif, politique et économique. Pascal Boniface en développe quelques-uns ici.


Dans vos précédents livres sur la géopolitique du football, vous parlez de ce jeu comme d’une «puissance douce» (soft power), qui permet aussi de «continuer la guerre par d’autres moyens». Entre les deux, où se situe la vérité?



La guerre par d’autres moyens» est surtout une boutade pour paraphraser Clausewitz. Ce que je voulais dire, c’est que le football fait partie intégrante de l’image d’un pays. Quand l’équipe nationale joue, le peuple se réunit autour d’elle. Chez nous s’unit le Nord et le Sud, chez vous les germanophones, francophones et italophones. Le foot en particulier, le sport en général, parvient à fédérer des nations au-delà des lignes de clivages, qui disparaissent lorsque le drapeau est en cause.


Les résultats sportifs contribuent-ils vraiment à rehausser l’image d’un pays?



Sans aucun doute. J’ai encore en tête la Coupe du monde 1998, où l’équipe de France a apporté une dimension sympathique, chaleureuse, dynamique, qui a boosté le rayonnement de l’hexagone. Autre exemple, Usain Bolt fait beaucoup pour le prestige de la Jamaïque. Et au Brésil, le football a joué ce rôle jusqu’à ce que ce pays devienne une puissance économique. En ce qui vous concerne, on peut dire que les succès de Roger Federer rejaillissent sur l’image de la Suisse.


Votre dernier essai évoque, notamment, la gouvernance du sport. Selon vous, à quoi sert un Comité national olympique (CNO)?



Tous les CNO possèdent une double fonction, internationale et nationale. La première consiste à représenter le pays lors des grandes compétitions, dont la plus importante d’entre elles, les Jeux olympiques, et à assurer l’indépendance du pouvoir sportif. A l’intérieur, il s’agit de fournir l’impulsion afin que le sport se développe le plus possible.


Vous stigmatisez le mépris de certaines élites envers le sport. D’où provient une telle attitude?



Le propos est assez spécifique à la France. Pendant longtemps, les dirigeants politiques issus de la classe intellectuelle ont estimé que le sport était l’antithèse de l’étude. Ils opposaient la force de l’esprit à celle du corps, avec de la condescendance à l’endroit des activités physiques. Plus récemment, au mépris est venue s’ajouter la jalousie, puisque les champions sont désormais des stars adulées.


Sur le plan politique, à quoi doit ressembler un bon ministre des Sports?



C’est quelqu’un qui n’entend pas diriger le mouvement sportif, mais accompagner son développement. Pour cela, il prendra en compte deux paramètres: le sport d’élite, sorte de fleuron national, et la pratique de masse, importante pour le bien-être individuel et la santé publique. Le rôle du ministre sera de veiller au bon fonctionnement de ce binôme, mais aussi de combattre les dérives telles que le dopage, les paris truqués, etc.


Vous savez qu’en Suisse, il n’existe pas de ministère propre, et qu’à l’échelon fédéral, le sport dépend du département militaire. Qu’en pensez-vous?



J’imagine qu’il s’agit d’une survivance historique. Quand le baron Pierre de Coubertin a rénové les Jeux olympiques, il avait non seulement en tête l’entente entre les nations, mais aussi la formation physique des jeunes Français après la défaite de 1870. Le fait que, chez vous, le sport soit adossé à l’armée vient probablement de là.


De quelle façon le sport doit-il être financé ? Y a-t-il une prépondérance de l’Etat? De l’économie privée?



Une chose m’apparaît claire: l’Etat ne peut pas laisser le haut niveau entre les mains du sponsoring privé, car il existe nombre de sports d’élite non rentables, pour lesquels les champions ont besoin d’aide publique. N’oublions pas que ce sont les droits TV, l’exposition médiatique, qui créent la richesse d’une discipline. Toutes ne sont pas logées à la même enseigne.


 


Vous l’avez souligné, la pratique du sport par Monsieur et Madame Tout-le-monde est un facteur de réduction des coûts de la santé. Comment encourager ce mouvement de masse?

Par l’argent de l’Etat et des collectivités locales, bien sûr. Ces deux entités étant garantes des infrastructures et des équipements, elles sont les seules à même d’offrir de bonnes conditions et un accès facilité à la population.


Le dopage est un phénomène récurrent, chez les amateurs autant que chez les professionnels. Vos solutions pour l’éradiquer?



Cette guerre ne sera jamais totalement gagnée. On peut la comparer à celle que mènent la police et la justice d’un pays contre la criminalité. Les actes crapuleux diminueront peut-être, mais il en subsistera toujours. Cependant, le vent souffle en faveur de la lutte antidopage. Si l’on découvre davantage de cas, cela ne signifie pas qu’ils sont plus nombreux, mais bien qu’on les décèle beaucoup mieux. Grâce à l’existence de l’Agence mondiale antidopage, depuis 1999, des progrès considérables ont été enregistrés. Je le constate avec, par exemple, l’affaire Lance Armstrong: l’impunité n’est plus de mise.


Parmi les six «papables» déclarés, la Suisse a son candidat – l’avocat neuchâtelois Denis Oswald – à la succession de Jacques Rogge en tant que président du CIO. Etant donné que notre pays abrite déjà le siège de l’instance olympique faîtière et la plupart des fédérations internationales, considérez-vous cette prétention comme incongrue?

Non. A mon sens, la nationalité comptera peu dans le choix des membres électeurs du CIO. L’accent portera plutôt sur la personnalité du candidat. Nous ne sommes plus à l’époque où la seule influence de Juan Antonio Samaranch suffisait pour que les JO soient attribués à Barcelone. Aujourd’hui, si un président du CIO conférait un côté trop national à sa fonction, il serait vertement tancé par les membres! Autrement dit, si le candidat suisse n’est pas élu, cela ne relèvera nullement d’un réflexe anti-helvétique.

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