ANALYSES

Au-delà de la Syrie, Vladimir Poutine en position de transformer l’essai pour imposer le retour de la Russie comme grande puissance

Presse
11 septembre 2013
Bachar al-Assad a finalement accepté mardi la proposition faite par Moscou concernant le placement de l'arsenal chimique de Damas sous "protection internationale". Cette mesure doit-elle être perçue comme une concession du Kremlin ou s'inscrit-elle dans une stratégie plus vaste ?



Philippe Migault : L'un n'exclut pas forcément l'autre. On peut y voir tout d'abord un geste de bonne volonté de la part de Moscou et de Damas, tout en affirmant que cet acte s'inscrit effectivement dans une stratégie plus vaste qui consiste à couper l'herbe sous le pied de Washington et de ses alliés français, saoudiens et qataris. J'en profite d'ailleurs pour affirmer qu'il était plus ou moins évident de voir Assad accepter une proposition qui le tire concrètement de l'embarras. Il s'agit là d'une action à double tranchant, et en même temps assez habile diplomatiquement. Si les Occidentaux n'avaient pas accepté la perche tendue par M. Poutine, il est évident qu'ils seraient apparus comme d'affreux bellicistes sans vergogne sur l'ensemble d'une scène internationale de plus en plus sceptique quant au bien-fondé des interventions américaines. Pour l'instant, la balle est dans le camp de Moscou tandis que la Maison Blanche et l'Elysée sont clairement en difficulté.


D'aucuns ont affirmé que le démantèlement de l'arsenal chimique du régime serait techniquement très difficile à réaliser. S'agit-il d'un moyen de gagner du temps pour Moscou et Damas face à la pression internationale ?



Je ne dirais pas que l'objectif est de gagner du temps mais plutôt de s'imposer comme un médiateur crédible sur la scène internationale. Il est ici nécessaire de distinguer les différentes parties d'une opération de démantèlement. Dans un premier temps, la mise sous contrôle de ces substances peut-être effectuée rapidement. Il faudrait en ce cas qu'une résolution de l'ONU soit adoptée et que l'on dépêche ensuite des troupes compétentes sur place pour sécuriser les dépôts concernés, ce qui est tout à fait réalisable en l'état actuel. A l'inverse le démantèlement de ces mêmes armes durera effectivement très longtemps (cela avait mis des années pour les Russes et les Américains au sortir de la Guerre Froide), d'autant plus que les centres spécialisés dans ce domaine n'existent pas en Syrie. Il est donc bien évident qu'un démantèlement de l'arsenal chimique syrien ne se fera pas sous peu, mais la sécurisation de ce même arsenal permet déjà d'offrir en assez peu de temps une garantie diplomatique de taille. On voit mal ainsi Washington et Paris décider d'intervenir en prétextant que le démantèlement ne va pas assez vite sans qu'ils perdent toute crédibilité.


Après, il est clair que Moscou sera ravi de mettre M. Obama dans l'embarras, ce dernier étant désormais contraint de repousser le vote du Congrès concernant l'intervention. Dans l'optique ou les parlementaires américains finiraient par approuver les frappes, ce qui apparaît improbable, la manœuvre d'Assad et de Poutine permet effectivement de gagner quelques jours, voire quelques semaines, mais cela serait plus un coup tactique qu'une stratégie à proprement parler.


L'opposition syrienne a été pratiquement la seule à dénoncer cet accord en évoquant une "manœuvre politique" trompeuse du régime. En quoi est-elle perdante dans cette affaire ?



L'opposition syrienne est en train de perdre la guerre, et ce n'est pas quelque chose d'absolument nouveau. La seule chose qui permettrait de faire respirer les rebelles, sans leur garantir la victoire pour autant, c'est justement cette intervention occidentale qui aurait notamment pu annuler l'avantage aérien des forces de Bashar al-Assad. Il n'est donc pas difficile de voir qu'elle a tout à perdre dans une solution politique négociée, en particulier lorsque l'on sait qu'une bonne partie de cette opposition a toujours été hostile à une négociation avec les représentants du régime. Cette solution diplomatique arrangeant la plupart des acteurs concernés (Russie, Syrie, Etats-Unis…), le poids politique de la rébellion dans les futures négociations sera évidemment symbolique. On peut donc dire que les rebelles sont en train de perdre tant politiquement que militairement. Ils seront logiquement consultés, ne serait-ce que pour la forme, mais ils ne pourront clairement pas impacter la situation.


Dans son discours de Munich en 2007, Vladimir Poutine avait dessiné ses ambitions diplomatiques en affirmant que Moscou pouvait devenir une alternative à l'unipolarisme américain. Peut-on dire que l'épisode syrien est en train de valider cette ambition à l'heure actuelle ?



Effectivement, la Russie est redevenue un acteur de poids sur la scène politique internationale, ce qui laisse penser que M. Poutine a réussi son pari en la matière. Je pense même, au-delà de cet épisode, que la Russie a l'occasion de transformer l'essai sur de nombreux dossiers alors que la puissance américaine ne cesse de décliner. L'Union européenne étant quasi-inexistante politiquement, il n'y a désormais plus de réel contrepoids à la montée en puissance de la Russie, de la Chine et des autres puissances émergentes (Brésil, Inde…).

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