ANALYSES

Bilan géopolitique mondial de l’année 2013

Presse
7 janvier 2014

L’émergence du nouvel ordre mondial ne consacre nullement la « fin de l’histoire » annoncée à la fin du XXe siècle par l’Américain Fukuyama. Cette thèse est confrontée à la complexité d’un monde ni unipolaire ni bipolaire, mais multipolaire ; un monde qui produit plus de richesses, mais qui demeure profondément inégalitaire ; un monde structuré par les États-nations, mais animé par une logique d’interaction et d’interdépendance qui altère la souveraineté des États et l’opposition national/mondial. Dans ce contexte géopolitique, l’année 2013 fut marquée par des continuités et discontinuités illustrées par un certain nombre d’évènements ou phénomènes.


La (bonne) surprise est venue d’Iran. Après l’élection en juin 2013 du président iranien Hassan Rohani, l’accord intermédiaire entre l’Iran et le groupe des six puissances offre une opportunité historique pour une région continuellement sous tension et soumise au jeu complexe des puissances locales et internationales. De facto, la République islamique d’Iran est un acteur clé de l’ensemble des crises qui jalonnent la région et dans lesquelles les pays occidentaux sont peu ou prou impliqués. Que ce soit en Irak, en Afghanistan, en Syrie ou au Liban- autant d’États au bord de l’implosion- les chancelleries occidentales auraient intérêt à initier des processus de règlement incluant des puissances régionales, au premier chef l’Iran qui détient une influence déterminante. La participation de l’Iran à la conférence de paix sur la Syrie (Genève 2) faciliterait ainsi l’émergence d’une issue politique. Au-delà, si le processus intérimaire débouche sur un accord définitif, une conférence internationale sur le Moyen-Orient pourrait être envisagée sous l’égide des Nations unies et des organisations régionales. Ce rapprochement, s’il aboutit, mettrait définitivement à mal le partenariat historique scellé sur le croiseur Quincy entre Riyad et Washington en 1945. Du reste, l’accord entre l’Iran et le groupe « 5 1 » fut salué par l’ensemble de la communauté internationale, à l’exception notable de l’Arabie saoudite… et d’Israël.


La rigidité de la position israélienne continue d’entretenir la tension (et donc) l’instabilité dans la région. À cet égard, la prise de distance américaine par rapport à la position israélienne est remarquable. Un décalage déjà constaté sur le dossier des négociations avec les Palestiniens, dans lequel le gouvernement israélien fait montre de la même rigidité dogmatique. Israël semble se satisfaire de son isolement, à croire que la puissance rend aveugle.


Alors que des négociations de paix gelées depuis 2010-2011 ont été officiellement relancées entre Israéliens et Palestiniens, le gouvernement de Benyamin Netanyahou s’entête dans une politique de colonisation des territoires palestiniens. L’État israélien invoque régulièrement les « intérêts stratégiques » d’Israël pour (re)lancer un projet de construction de nouveaux logements dans des colonies à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, des territoires occupés palestiniens. La banalisation de cette série de décision ne saurait masquer la violation intempestive du droit international qu’elle représente. Un « problème juridique » qui ne semble pas poser de « problème politique » pour un État censé incarner « la seule démocratie de la région ». La colonisation est loin d’être un acte tabou dans la société civile et politique israélienne, alors qu’elle heurte les valeurs démocratiques et le principe de l’État de droit. Outre son caractère immoral, la colonisation-par le développement agricole et la construction de logements- est illégale au regard de la Loi internationale. Et ce quels que soient les justificatifs avancés (stratégiques, sécuritaires ou religieux). Mieux, les divers projets de colonisation violent les propres engagements internationaux de l’État israélien.


Impuissants dans le conflit syrien, inefficaces dans le « dossier » israélo-palestinien, contestés par le pouvoir (transitionnel) égyptien,… les Etats-Unis semblent encore à la recherche de leur stratégie géopolitique face à un monde arabe en mutation. Le Caire est la première étape d’une tournée de 12 jours qui doit mener le Secrétaire d’Etat John Kerry en Arabie saoudite, en Israël, dans les Territoires palestiniens, en Jordanie, aux Émirats arabes unis, en Algérie et au Maroc. Le fait que la Tunisie n’apparaisse pas dans ce circuit diplomatique peut surprendre : peut-on y voir une volonté de ne pas troubler le fragile « dialogue national » qui s’est ouvert dans le pays d’où est parti le « réveil arabe » ?


2013 fut une année chaotique pour les peuples arabes engagés dans le mouvement de mutation né en 2011. Si l’issue des processus enclenchés demeure incertaine, 2014 pourrait être une année décisive pour le destin de la guerre civile syrienne, pour l’unité du Liban, mais aussi pour celle de l’Irak et de la Libye, pour la transition démocratique tunisienne (nouvelle constitution et élections législatives) et égyptienne (référendum constitutionnel), pour la poursuite du statu quo algérien (élection présidentielle), pour la création d’un « État palestinien », etc. Au-delà des expériences, systèmes ou modèles de l’autoritarisme laïc, de l’islamisme politique ou de la démocratie de marché, les Arabes du XXIe siècle sont appelés à repenser leur mode de développement politique, économique et social. La place de l’Islam est un élément constitutif de la nouvelle équation, pas l’unique.


D’ailleurs, la question de l’Islam ne concerne pas le seul monde arabe. Elle est devenue prégnante dans les sociétés occidentales. Comme en Europe, l’Islam est devenu aux États-Unis non seulement un problème de politique étrangère, mais aussi une question de politique intérieure. La présence arabe et plus largement musulmane est perçue comme une menace sécuritaire et identitaire. Le sentiment de méfiance/défiance par rapport à la chose arabo-musulmane va grandissant, illustré en France par l’obsession et l’instrumentalisation politique autour de la « question musulmane ». Dans ce contexte, les « Arabes d’Occident » se retrouvent au cœur d’une chaîne de présomptions ou de soupçons dont ils se trouvent inextricablement prisonniers :  Arabes/musulmans, musulmans/islamistes, islamistes/terroristes…

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