ANALYSES

Egypte : retour vers le futur

Presse
20 janvier 2014

Les Egyptiens ont largement contribué aux mouvements politiques et culturels qui ont façonné le monde arabe moderne. C’est pourquoi le destin de l’Egypte concerne tous les Arabes. Six mois après le renversement du président Mohamed Morsi, la « transition démocratique » semble suivre son cours. Le référendum constitutionnel contribue au rétablissement de l’Etat de droit et de la normalisation de la vie politique. C’est du moins ce que martèle le discours officiel du pouvoir intérimaire dirigé par les militaires. La réalité est plus complexe. L’esprit de la place Tahrir était loin de souffler sur ce scrutin habité au contraire par la peur de l’avenir du pays. Si le spectre d’un régime religieux est aujourd’hui écarté, celui d’un régime militaire a refait surface.


La surprise n’était pas de mise lors de l’annonce des résultats officiels par la commission électorale. Le « oui » l’a emporté à 98%, un score digne de l’époque d’Hosni Moubarak. Les ONG de défense des droits de l’Homme ont pointé une campagne biaisée. Le sentiment d’avoir assisté à un simulacre de démocratie est renforcé par les forts soupçons de fraude qui pèsent sur le scrutin. Dès lors, ce résultat légitime-t-il le « coup d’Etat » et la destitution du président islamiste Mohamed Morsi en juillet dernier ? S’agit-il d’une défaite pour la confrérie des Frères musulmans, vainqueurs de toutes les élections depuis 2011 et désormais qualifiés d’ « organisation terroriste » par le pouvoir ? Finalement ce scrutin pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses sur l’avenir de l’Egypte. La portée de ce scrutin doit être relativisée.


Le pouvoir avait fortement incité les 53 millions d’électeurs à se rendre aux urnes- en n’hésitant pas à exciter la fibre nationaliste- et les médias ont été quasi unanimes pour le « oui ». Pourtant, avec 38,6% de votants, le référendum constitutionnel est loin d’avoir suscité l’engouement populaire (même si c’est légèrement supérieur au précédent exercice, organisé sous Morsi), en particulier chez les jeunes, qui se sont abstenus en masse. Un scrutin émaillé de violences et boycotté par les Frères musulmans, principale opposition au pouvoir. Ils continuent d’être pourchassés par les autorités, avec les moyens de répression d’un appareil d’Etat placé sous le joug d’une armée toute puissante. Plus de centaines de manifestants pro-Morsi ont été tués, et plusieurs milliers de Frères musulmans- y compris leurs principaux leaders- ont été emprisonnés.


En ce sens, le général Abdel Fattah al-Sissi, l’homme fort du pays, incarne une Egypte contre une autre. On peut même douter de réunifier la communauté nationale autour d’un projet politique excluant l’un de ses éléments constitutifs. Aujourd’hui, al-Sissi se trouve renforcé par ce référendum transformé en véritable plébiscite. Sa candidature à la prochaine élection présidentielle ne fait plus de doute. Sa popularité est équivoque : les Égyptiens ont voté « oui » à la fois par adhésion à la « Constitution-Sissi » et par rejet des Frères musulmans. L’incapacité de l’ex-président Morsi à nouer un dialogue avec les autres forces du pays et sa volonté affichée d’islamiser la société ont nourri une défiance populaire à l’encontre des islamistes. La puissance de ce mouvement de rejet a permis aux militaires de draper le coup d’Etat d’une légitimité démocratique. Un coup d’Etat fomenté par le général Sissi, qui a réussi à enfiler les habits de l’homme providentiel, celui que nombre d’Egyptiens appelaient de leurs vœux. C réflexe souligne la prégnance de Nasser dans la conscience collective. Figure emblématique de l’Égypte contemporaine, Nasser est un « héros » du mythe de l’unité arabe. Sa pensée panarabe et son anti-impérialisme- il soutient les mouvements de libération nationale en général et la cause palestinienne en particulier- l’ont imposé comme leader du monde arabe. Son charisme lui a ouvert le cœur du peuple et élites arabes. Aujourd’hui, le général al-Sissi s’est imposé à la faveur de l’échec politique des Frères musulmans. Pour autant, il ne saurait représenter l’une des figures de proues du « réveil arabe ». Il incarne au contraire le spectre de la contre-révolution, un retour  des forces substantielles du régime Moubarak…


Quoi qu’il en soit, le référendum constitutionnel ouvre la voie à l’organisation d’élections législatives et présidentielle en 2014. L’adoption de cette « Constitution anti-islamiste » ne résout pas l’équation complexe auquel les Egyptiens restent confrontés. Marginalisés par le pouvoir militaire, les Frères musulmans restent mobilisés, confortant ainsi l’image d’un pays fracturé. La célébration du 3e anniversaire du soulèvement ayant abouti à la chute de Hosni Moubarak du pouvoir (25 janvier 2011) risque de faire sombrer le pays dans la violence aveugle… loin de l’espoir né de la place Tahrir.

Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste