ANALYSES

Crise ukrainienne : ce que nous coûterait vraiment un clash Russie/Europe

Presse
4 mars 2014
Le monde occidental et notamment les pays européens ont vivement réagi à l'incursion russe en Ukraine. La France et la Grande-Bretagne ont notamment annoncé avoir "suspendu" leur participation aux réunions préparatoires du G8 de Sotchi. Quel impact pourrait avoir sur l'Europe une rupture de ses relations avec la Russie ?

Ce serait très compliqué, car ces deux ensembles sont interconnectés. Ils ont tous les deux annoncé depuis de nombreuses années leur volonté de coopérer et ont tissé un certain nombre de lien, diplomatiques ou économiques. Cette relation s’est beaucoup développée depuis les années Eltsine et a continué sous Poutine, qui voit l’UE comme un de ses partenaires, notamment économique.


L’Europe au sens large est le débouché économique naturel de la Russie. Imaginez le nombre de liens qui se sont tissés depuis 25 ans ! Une rupture aurait donc des conséquences extrêmement fortes, et je ne vois pas comme cela pourrait arriver, sur le plan diplomatique ou économique.


Quel serait l’impact sur l’approvisionnement énergétique de l’UE si les situations venaient à se tendre ? Quels pays sont les plus dépendants de l’énergie russe ?

L’impact serait énorme, et pour certains pays insoutenable. La Russie exporte la majeure partie de son gaz et de son pétrole vers l’ouest. L’Union européenne et les pays européens sont ses premiers clients au niveau des matières premières énergétiques.


Si l’on rajoute la partie technologique de ce volet énergétique, énormément de pays européens sont équipés de centrales nucléaires russes, ont des contrats d’approvisionnement avec la Russie pour l’uranium ; Atomener-goprom l’entreprise russe de construction de centrales nucléaires, opère en République-Tchèque, en Slovaquie…  Cette société a aussi passé des contrats de fourniture d’uranium avec Areva, pour alimenter des centrales au Royaume-Uni.


L’Allemagne est le pays le plus dépendant à la Russie. Elle s’est construite depuis les années 1990 comme le hub énergétique de la Russie en Europe. Le siège de Gazprom Europe est en Allemagne et le pays est le premier client en export-pétrole de la Russie. L’Allemagne, au tout premier chef, serait le pays d’Europe le plus affecté. Mais tous les pays qui se situent entre elle et la Russie, c’est-à-dire toute l’Europe centrale et orientale, sont aussi extrêmement dépendants. Ces pays, comme la Pologne, la Slovaquie ou la République tchèque avaient déjà extrêmement souffert lors des guerres gazières entre la Russie et l’Ukraine en 2006-2008.


La Russie a aussi diversifié ses voies d’approvisionnement vers l’Europe, en construisant le gazoduc North Stream et actuellement le gazoduc South Stream, ce qui veut dire que des pays qui étaient peu dépendants de la Russie le deviennent de plus en plus. Pour la France, par exemple, on est passé de 12% à 15% d’approvisionnement gazier russe en 5 ans. Ce n’est pas énorme, mais on voit que la Russie renforce son poids dans les relations.


Pour l’Union, une rupture des relations aurait donc un impact majeur – ce qui accrédite l’idée que cela ne se produira pas – et cet impact serait vraiment dramatique pour l’Allemagne et l’Europe orientale.


La relation énergétique entre Européens et Russes date maintenant d’il y a plus de 30 ans, avec les accords de 1981 prévoyant des livraisons de gaz soviétique à des Etats de la CEE. Ces accords ont résisté à toutes les crises, notamment à la colère de l’administration Reagan, dès leur mise en place. Peut-on envisager une rupture diplomatique qui ne toucherait pas au sujet énergique, trop sensible pour les deux parties ?

Les deux volets sont interconnectés. La Russie fournit de l’énergie à des tarifs préférentiels en fonction des relations qu’elle entretient avec les pays. Elle fournit très peu à court marché, mais plutôt à long marché, avec des facilités pour des pays qui lui sont proches, comme l’Allemagne. Si demain elle décide de vendre à court marché, on n’aura pas une rupture des relations énergétiques, mais l’impact sera tout de même très important. Ça a été parfaitement compris par Vladimir Poutine dès son arrivée au pouvoir, et c’est l’un des éléments de son « arme diplomatique gazière ».


Et ça ne s’entend pas que dans l’énergie. La Russie est un champion des matières premières toute catégorie : métaux rares ou stratégiques – la Russie est l’un des premiers fournisseurs de titane d’Airbus – ou matières premières agricoles, comme le blé. Pour toutes les industries agro-alimentaires européennes qui vont se fournir en Russie, il peut y avoir un problème.


Tout ce système d’exportation de matières premières est tenu de manière plus ou moins directe par le Kremlin. VSMPO-Avisma, le producteur de titane, appartient ainsi aux deux-tiers à l’Etat russe.


Malgré ces interconnections, comment expliquer que les relations entre l'Union européenne (UE) et la Russie patinent depuis plusieurs années, notamment depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin ? Par exemple, le dossier de l’abrogation des Visas n’a jamais été réglé.

Chacun est un peu sous la menace de l’autre. L’Union européenne est dépendante de la Russie au niveau énergétique, mais la Russie s’est énormément désindustrialisé depuis la chute de l’URSS et a de plus en plus besoin non seulement des produits finis européens mais aussi des coopérations technologiques. On le voit dans l’aéronautique, où des sous-filiales d’Airbus sont obligées d’aider des entreprises russes ; Renault ou Fiat ont aussi noué des partenariats avec des constructeurs russes…


Chacun a besoin de l’autre et joue là-dessus. Ce jeu de dépendance croisée fait que la relation a parfois du mal à se mettre en place de manière sereine car chacun soupçonne l’autre d’instrumentaliser le volet économique et de vouloir accroître sa puissance au détriment de l’autre.


Par ailleurs, l’Union européenne n’est pas un bloc unifié. On a le bloc des pays moins orientés vers la Russie, pour des raisons historiques – les pays baltes – ou géo-économiques – comme le Royaume-Uni. Il y a ensuite le bloc pro-russe (Allemagne, Slovaquie, certains pays du Caucase) et un troisième groupe (France, Portugal, Espagne…) qui ont peu de liens. Ils jouent un peu le rôle de tampon et c’est souvent le basculement de la France qui décide de la relation.


Il y a donc un éclatement des opinions européennes vis-à-vis de la Russie. Si on y ajoute le jeu des Etats-Unis via l’Otan, ça complexifie encore l’affaire.


On le sait peu, mais 2014 est "l’année de la science UE-Russie". Y-a-t-il d’autres secteurs où la coopération Europe-Russie pourrait souffrir d’une rupture des relations ?

La Russie a toujours considéré la science comme l’un de ses pôles de savoir-faire, particulièrement les sciences dures. Et Vladimir Poutine a voulu reprendre, depuis plusieurs années, remettre les universités russes au premier plan. Il fait appel pour cela à la coopération culturelle, éducative et scientifique avec l’Europe. Un certains nombres de programmes pourraient donc être touchés.

Il y a aussi une volonté russe de se réindustrialiser, avec une visée dans les domaines de pointe comme l’industrie nucléaire, l’aéronautique, le spatial et les nanotechnologies. Pour cela, les Russes comptent sur le savoir-faire des industries européennes. Une rupture des relations sur ce point ferait aussi mal à la Russie.


C’est un peu un équilibre de la terreur, finalement ?

Oui, mais les deux ont des portes de sortie… complexes. Dans le domaine énergétique, les Etats-Unis se présentent de plus en plus comme un futur exportateur de gaz et incitent certains pays à venir se fournir chez eux plutôt que chez les Russes. Les pays baltes et les pays d’Europe du Nord sont très intéressés.


Côté russe, il y a aussi une possibilité de diversification vers la Chine – même si les relations russo-chinoises sont encore plus marquées par la défiance que les relations avec l’Europe. Les Chinois sont de plus en plus demandeurs de matières premières, de gaz russe, et la Russie a un peu tendance à brandir cette menace à l’UE : « si vous arrêtez d’acheter notre pétrole, on le vendra à la Chine ».


Ceci dit, ces voies de sortie ne se feront qu’à moyen ou long terme, et il y a très peu de chances que la Chine remplace l’Europe demain ou après-demain dans la balance économique russe. Idem pour les Etats-Unis remplaçant la Russie dans la balance européenne.

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