ANALYSES

Pascal Boniface : «Le conflit israélo-palestinien est celui qui divise le plus»

Presse
12 mars 2014

Pascal Boniface récidive. Après Peut-on critiquer Israël?, sorti en 2003, le politologue français publie La France malade du conflit israélo-palestinien. Nous l’avons rencontré à l’occasion de sa venue ce mardi à Bruxelles pour une conférence de l’ASBL «Connaissance et vie d’aujourd’hui».


Pourquoi ce livre maintenant?



J’ai un peu hésité car il n’y a que des coups à prendre dans cette ambiance délétère autour du conflit israélo-palestinien. En France, l’accusation d’antisémitisme fuse dès qu’on critique le gouvernement israélien, le débat rationnel est très difficile à mener. Mais, justement, j’ai voulu bouger pour éviter l’absence de débat public, qui suscite des dérives désagréables comme l’affaire Dieudonné l’a récemment montré.


Quel message livrez-vous?



Je ne pense pas que le conflit israélo-palestinien constitue le sujet le plus important pour la France. Le chômage, la désintégration du tissu social, la mondialisation représentent des enjeux bien plus lourds. Mais ce conflit est celui qui divise le plus, même parfois au sein des familles. Avec des conséquences les plus négatives sur la société car le sujet est porteur de rejet voire de haine.


Qui importe le conflit en France?



Il y a des accusations récurrentes contre des milieux propalestiniens mais on constate en réalité que ce sont surtout les associations proches d’Israël qui en parlent! Il suffit d’analyser le discours du Crif (Conseil représentatif des institutions juives en France) qui est un plaidoyer pro domo en faveur du gouvernement israélien. Quand on prend ouvertement position dans un conflit on ne peut être étonné qu’il soit dès lors «importé». Les institutions communautaires juives françaises se donnent deux buts: la défense d’Israël et la lutte contre l’antisémitisme. Mais le premier est privilégié. La preuve: les Verts et le PC, qui avaient critiqué l’offensive israélienne sur Gaza en 2008-2009, n’ont plus été invités au dîner annuel du Crif.


Le sujet reste donc très sensible en France…



Les choses se sont inversées. Dans les années 60, il existait encore un antisémitisme important. Ce n’est plus le cas. Par exemple, l’histoire de la «rumeur d’Orléans»  (qui prétendait en 1969 que des jeunes filles disparaissaient dans des cabines d’essayage de commerces tenus par des juifs pour être ensuite victimes de la traite des blanches, NDLR) serait impossible à l’heure actuelle. A l’époque, les gens, souvent, ne pouvaient imaginer d’épouser une juive, de voter pour un juif. Mais en même temps, la majorité de la population soutenait Israël. Désormais, l’antisémitisme est bien moins virulent mais le gouvernement israélien est de plus en plus critiqué. Ce qui est mal vécu par les institutions juives. Dans mon cas personnel, je suis souvent accusé d’antisémitisme mais évidemment sans la moindre preuve, sinon on m’aurait traîné en justice depuis longtemps. On confond critique d’Israël et antisémitisme. Si je critique Poutine pour ce qu’il fait en Crimée dira-t-on que je suis anti-russe? Non. C’est d’ailleurs assez paradoxal: le Français que je suis peut bien critiquer mon gouvernement sans que cela entraîne un problème, mais si je critique le gouvernement israélien, je suis pris à partie!


Etes-vous ostracisé en raison de vos critiques?



Ce n’est sans doute pas un hasard si certains médias ne m’invitent pas. En 2003, j’ai publié un livre intitulé Peut-on critiquer Israël?, eh bien! deux journaux régionaux, Nice-Matin et La Voix du Nord ont arrêté les chroniques que j’y publiais après des protestations d’institutions juives locales. Pour ce livre, d’ailleurs, j’ai essuyé un refus de sept éditeurs! Pour celui que je publie maintenant, même histoire. L’éditeur prévu, Robert Laffont, avait d’abord accepté, puis il y a eu un changement de directeur et ils n’ont plus voulu de mon manuscrit. Je ne sache que les grands soutiens d’Israël que sont les Adler, Finkielkraut, BHL ou Glucksmann rencontrent de tels problèmes pour être publiés.


Ne constate-t-on pas dans les banlieues françaises des relents d’antisémitisme?



Quand les instances juives françaises affirment que les juifs français soutiennent Israël, certains finissent par faire la confusion entre juifs et sionistes, ils assimilent les juifs aux Israéliens. Il y a aussi les deux poids deux mesures qu’ils ressentent quand une agression antisémite sera condamnée et bien moins une agression anti-arabe. Cela donne en effet un climat parfois malsain à l’égard des juifs.


La «directive Alliot-Marie», de 2010 qui ordonne à tous les procureurs de la République d’engager des poursuites pénales contre toute personne qui appelle les consommateurs à ne pas acheter de produits israéliens, c’est une particularité française?



Oui. Et on fait école puisque… Israël a adopté une loi semblable. On peut même dire que c’est devenu la circulaire Alliot-Marie-Taubira car la garde des Sceaux socialiste n’a pas trouvé le moyen de supprimer la circulaire en question.

Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste