ANALYSES

Ukraine: « La Crimée a tout à gagner en se tournant vers la Russie »

Presse
16 mars 2014

Quelles seraient les conséquences d'un rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie sur le plan diplomatique, économique ou encore géopolitique ? Alors que les habitants de cette presqu'île de sud-est de l'Ukraine sont invités, ce dimanche 16 mars, à se prononcer sur l'avenir de leur territoire, RFI en parle avec Philippe Migault, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).


Les Occidentaux jugent illégal le référendum de ce dimanche sur le rattachement de la péninsule ukrainienne de Crimée à la Russie. François Hollande dénonce une « pseudo consultation » ; Angela Merkel a parlé d’annexion. La Russie affirme pourtant que ce scrutin est absolument conforme au droit international et à la charte de l’ONU. Qui a raison, et qui a tort ?



Je ne suis pas spécialiste en droit international, donc je me garderai bien de me prononcer de manière précise sur ce sujet. Mais ce qui est sûr, c’est que du point de vue des principes, on se réclame dans cette affaire de deux dogmes fondamentaux des relations internationales. Le premier dogme parle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; le second parle de l’intangibilité des frontières. On a donc deux logiques qui s’affrontent, les uns et les autres s’appuyant sur la logique qui leur convient le mieux. Et dans ce cadre, aussi bien d’un point de vue que de l’autre, on peut considérer que ce référendum est légal. Maintenant, pour autant que je maîtrise les arcanes du droit international, du strict point de vue du droit, non, ce référendum n’est pas légal, parce qu’il n’est pas organisé dans les chambres requises.


Lorsque le pouvoir a basculé à Kiev, plusieurs spécialistes de l’Ukraine ou de la Russie ont déclaré sur l'antenne de RFI qu'ils ne croyaient pas à une possible partition de l’Ukraine. Compte tenu de l'évolution de la situation, qui semble les contredire, faut-il s’attendre selon vous à un effet « boule de neige » dans les anciennes républiques soviétiques ?



Je n’en suis pas du tout convaincu. D’une part parce que les anciennes républiques soviétiques éventuellement concernées ont déjà plus ou moins réglé le problème. L’Estonie, par exemple, est membre de l’Union européenne, membre de l’Otan. Elle a une grosse minorité russe sur son sol, certes - on peut d'ailleurs en dire autant de la Lettonie ou de la Lituanie - mais elle ne peut pas faire l’objet d’un tel processus, dans la mesure où bien entendu, étant membre de l’UE et du Traité atlantique, le cadre juridique, le cadre international, n’est pas tout à fait le même.


Ça les protège en quelque sorte ?



Absolument. En ce qui concerne en revanche la Moldavie, il y a déjà un processus engagé en Transnistrie, avec des personnes qui veulent prendre leur indépendance, faire sécession de la Moldavie et qui appellent d’ores et déjà Moscou à l'aide. Et cela depuis les années 1990 déjà.


Les Occidentaux devraient décider cette semaine de sanctions à l’égard de Moscou. La Russie a promis la réciprocité. Selon vous, par rapport aux échanges commerciaux, qui aurait le plus à perdre ?



Je crois que le problème, c’est que dans l’affaire, tout le monde a quelque chose à perdre. Les Etats-Unis en parlent un peu à leur aise, dans la mesure où si l’Europe décidait demain de geler ses achats de gaz en Russie, ils pourraient toujours essayer de nous vendre leur gaz de schiste à partir de 2017. Ça ferait tout à fait leur affaire ! Pour autant, ça ne ferait pas la nôtre. Et si on regarde au sein de l’Union européenne, l’impact qu’aurait une rupture économique avec la Russie serait considérable. Je rappelle qu’en Allemagne, vous avez 300 000 emplois directement induits par les échanges commerciaux avec la Russie, et que ces derniers, en Allemagne, représentent quand même 80 milliards d’euros d’échanges par an. C’est tout à fait considérable.


En Italie aussi, vous avez des échanges tout à fait importants avec la Russie. Et puis, bien entendu, c'est aussi le cas en France... Si on regarde par ailleurs les avoirs des banques investis par les Occidentaux en Russie - l’agence Bloomberg a souligné récemment que les banques françaises ont quand même investi 50 milliards de dollars en Russie et que les banques américaines en ont investi 35 - bien entendu, ces banques seraient tout de suite touchées par l’effet « boomerang » si des sanctions trop importantes étaient prises vis-à-vis de la Russie. Enfin, il ne faut pas oublier que la Russie a quand même un certain nombre d’atouts économiques à faire valoir, un certain nombre de points forts qui lui permettent d’affronter la crise, du moins pour un certain temps.


En supposant qu’il y ait une réelle volonté politique des Occidentaux, quels types de sanctions pourraient être vraiment efficaces pour infléchir la position russe ?



Dans la lignée de ce que je viens de dire, je pense que même s’il y avait volonté politique, on ne commande pas aux marchés. François Hollande a dit que son ennemi était la finance, mais il n’a jamais réussi à imposer quoi que ce soit aux financiers. Et les entreprises qui commercent avec la Russie, à moins qu’elles fassent l’objet d’une loi comme la loi concernant l’Iran leur interdisant de commercer en Russie, continueront à commercer avec la Russie. Donc, très clairement, on ne peut pas décider d’un trait de plume de forcer des entreprises à partir du marché russe. Alors quelles sanctions pourraient fonctionner ? Les plus radicales seraient bien entendu de couper tout échange avec la Russie, comme nous l’avons fait à une époque avec l’Afrique du Sud ou avec l’Iran. Simplement, la Russie n’est pas l’Afrique du Sud et la Russie ce n’est pas l’Iran. Nous avons un besoin crucial de l’approvisionnement russe pour notre énergie, et nous ne pouvons pas nous permettre de prendre des mesures aussi radicales.


Pour revenir à la Crimée, cette région un peu plus petite que la Belgique et peuplée de deux millions d’habitants, quelles vont être les conséquences économiques sur place si le rattachement à la Russie se concrétise ?



Il est bien évident qu’à partir du moment où vous changez de cadre législatif, administratif, juridique, vous avez toujours une phase de chaos. Vous avez toujours une phase où il faut qu’une administration soit remplacée par une autre, et tout cela prend toujours du temps. Pour autant, il faut regarder un tout petit peu ce que perdent les Criméens et ce qu’ils gagnent. Vous avez une Ukraine totalement ruinée, qui est au bord de la cessation de paiement. S’ils devaient demain être intégrés à la Russie, les habitants de Crimée seraient intégrés à un Etat qui n’a pas de dette publique, qui n’a pas de dette extérieure, qui a une balance commerciale excédentaire chaque année de 170 à 200 milliards de dollars, et qui a les quatrièmes réserves de change mondiales. Donc, très clairement, d’un point de vue économique, la Crimée a tout à gagner en se tournant vers la Russie.


 

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