ANALYSES

« Un mépris hallucinant vis-à-vis des Algériens »

Presse
11 avril 2014

A quelques jours de l'élection présidentielle, Kader Abderrahim, maître de conférence à Sciences-Po et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), déplore un régime coupé du pays réel.


N’y a-t-il réellement aucun suspense quant à la réélection d’Abdelaziz Bouteflika ?



Non, et c’est dramatique ! J’ai longtemps cru que sa candidature était un moyen de pression sur ceux, à l’intérieur du sérail, qui avaient tenté de le déstabiliser lorsqu’il était hospitalisé à Paris. Il aurait pu se retirer quelques mois ou quelques semaines avant le scrutin en échange de l’impunité pour lui-même et ses proches. Mais, de toute évidence, aucun compromis n’a été trouvé et il sera réélu. Le seul enjeu est le taux de participation. Son directeur de campagne a récemment déclaré que Bouteflika ne supporterait pas d’être mal élu. Il n’aurait pas dit autre chose s’il avait voulu appeler à la triche.


Faut-il s’attendre à une réaction de la population après l’élection ?



Non, car les Algériens savent que ce régime est complètement autiste et que leur vote ne sert à rien. Ils se sentent humiliés et se voient comme la risée du monde. Nous sommes dans une situation absurde, inédite dans l’histoire moderne. Bouteflika n’a même pas fait campagne. Il n’y a que quelques images furtives de lui, début avril, lors de la venue à Alger du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, et une séquence vidéo de quatorze secondes lors du dépôt de sa candidature au Conseil constitutionnel. Aucun projet n’a été présenté, aucun bilan n’a été réalisé. Cela témoigne d’un mépris hallucinant vis-à-vis de la population. Et cela abîme encore un peu plus des institutions qui n’avaient déjà plus beaucoup de crédibilité et de légitimité.


Il y a eu plus de 10 000 manifestations l’an dernier à travers le pays. Ces mécontentements pourraient-ils s’agréger afin de former un mouvement massif ?



Il s’agit le plus souvent de mobilisations dans des buts précis, par exemple pour des problèmes de logements, de distribution d’eau ou d’électricité. Le régime les gère au coup par coup, en donnant de l’argent, et la protestation retombe. Cela ne va pas plus loin car il n’y a plus d’organisations structurées qui pourraient porter des revendications plus larges. Le régime les a cassées. Il est toujours très compliqué d’avoir l’agrément du ministère de l’Intérieur pour créer une association ou organiser une manifestation à Alger.


Il ne faut donc pas s’attendre à un printemps arabe en Algérie ?



Non, mais la situation est très instable, elle peut déraper à n’importe quel moment. Le régime ne sait plus ce qu’il se passe dans le pays réel, il est déconnecté. Ses dirigeants sont de la génération issue de la guerre d’indépendance. Le ministre de la Défense a plus de 80 ans, le patron du Département du renseignement et de la sécurité en a 74 ! Ils se disent légitimes mais ils ne comprennent pas les bouleversements politiques comme les printemps tunisiens et égyptiens, ou même technologiques. A cause d’eux, à cause de l’absence de réformes, l’Algérie prend un retard qu’elle ne pourra pas rattraper.

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