ANALYSES

Pourquoi c’est bien plus qu’une histoire d’emplois… Ce que la perte des activités énergie d’Alstom coûterait à l’économie française

Presse
30 avril 2014
Interview de Nicolas Mazzucchi - Atlantico
General Electric et Siemens se disputent le rachat de la partie énergie du français Alstom. L’inquiétude du gouvernement à ce sujet est grande, notamment sur la question des emplois qui pourraient être menacés. Aussi grave cet aspect soit-il, est-il le plus important ?

Nicolas Mazzucchi : Si on se positionne d’un point de vue social et français, alors oui, l’emploi est le premier sujet d’inquiétude dans le dossier Alstom, même si ce n’est pas un des premiers employeurs du pays. Mais dans un cadre plus global, ce n’est plus le sujet numéro un.  La question qui se pose est celle des activités de l’entreprise, et de leur intérêt stratégique pour l’ensemble de l’économie française. Il faut savoir que le secteur énergie d’Alstom est une chose dont l’économie française, eu égard à sa structuration, peut très difficilement se passer.

Sur le plan des technologies, pourquoi Alstom est-il aussi essentiel à l’économie française ?

Dans le secteur de l’énergie – énergie nucléaire, centrales à gaz, énergies renouvelables – la France a une position de leader européen très affirmée, et se trouve parmi les leaders mondiaux de ces énergies. Il est bien évident que le rachat d’Alstom, qui n’est pas un énergéticien en soi, mais un prestataire de services industriels pour les entreprises énergétiques françaises (EDF, GDG Suez, Areva), représenterait une perte de savoir-faire et de connaissances, et donc de compétitivité pour l’ensemble de ces acteurs.

Plus précisément, quelles seraient les technologies qui échapperaient à la France ?

Alstom est l’un des leaders mondiaux des turbines à gaz pour les centrales nucléaires. A ce titre, l’entreprise se charge d’une partie de la sous-traitance des centrales nucléaires. Alstom est actif dans l’ensemble des énergies renouvelables : éolien, solaire, géothermique… Ce dernier d’ailleurs est assez peu utilisé, et pourtant sa potentialité de croissance est très importante. Ce serait une perte dommageable, d’autant plus que la France est bien positionnée en Europe et dans d’autres pays côtiers sur ces créneaux-là. Le Brésil notamment essaie de développer des solutions marémotrices pour lesquelles la France aurait un vrai savoir-faire à apporter.
L’intérêt de General Electrics et de Siemens est focalisé sur un savoir-faire d’Alstom qui est très particulier : celui des réseaux électriques intelligents (ou Smartgrids). Mais si on doit faire une comparaison entre GE et Siemens, il faut bien reconnaître que le premier est intéressé par l’ensemble des savoir-faire d’Alstom, alors que Siemens, lui, a annoncé sa sortie du nucléaire en 2011. Et ce n’est pas tout, il a aussi annoncé la fermeture de sa filiale énergie solaire en 2013. Donc en réalité, ce que veut Siemens, ce n’est pas la compétence d’Alstom dans le nucléaire ou le solaire, mais dans les réseaux électriques intelligents. Le vrai cœur de puissance du français se trouve là.

En quoi ces réseaux électriques intelligents constituent-ils un élément clé du développement économique français ?

A l’heure actuelle, entre l’énergie qui sort de la centrale (l’énergie primaire) et celle qui arrive au consommateur (l’énergie finale), on peut avoir jusqu’à 60 % de pertes dans les réseaux standards. Le déploiement d’un réseau électrique intelligent permet au consommateur final d’obtenir la même quantité d’énergie disponible, mais en produisant moins. Le gain de productivité sera fait en réduisant les pertes sur le réseau. L’enjeu est considérable en termes de souveraineté et d’indépendance énergétique : moins de gaz, de charbon, de pétrole…

Si Alstom se défait de sa filière énergie au profit d’une société étrangère, les acteurs français de l’énergie devront donc s’adresser à des prestataires extérieurs ?

A Siemens notamment, car l’Allemagne a très bien compris la problématique des réseaux intelligents, et c’est là-dessus qu’elle compte pour sa fameuse sortie du nucléaire. Car le pays, pour ne plus avoir recours au nucléaire, se repose actuellement sur le charbon. Or l’UE a défini des objectifs très clairs pour la réduction des émissions de CO2. Comme l’Allemagne ne peut pas déployer à grande échelle des énergies renouvelables, son seul moyen d’honorer les objectifs européens se trouve dans le réseau électrique intelligent.
Dès 2008, les Allemands se sont associés avec les Suisses pour créer un gigantesque projet de réseau électrique intelligent de niveau européen, dans lequel Siemens joue bien évidemment un rôle-clé. Par ce biais l’Allemagne mettrait la main sur l’ensemble des normes et des technologies européennes, obligeant tout le monde à s’y rattacher. Siemens y gagnerait en poids important et structurant dans l’ensemble du secteur électrique européen.

Si au contraire GE l’emporte, les modalités seront-elles différentes ?

Les Américains aussi comptent énormément sur le Smart grid. L’administration Obama a en effet fait passer tout un paquet législatif en 2009, le American Recovery and Reinvestment Act, destiné à sortie les Etats-Unis de la crise économique. Dans cette ARRA, l’un des principaux points mis en avant est justement le développement de réseaux électriques intelligents. Le budget direct associé est 4 milliards de dollars. Moins les Américains consommeront de gaz et de charbon, plus ils pourront en exporter. L’exportation de gaz de schiste est en train de devenir une vraie stratégie vis-à-vis de l’UE. Sur le plan intérieur, cela leur permettra de résoudre un certain nombre de problèmes d’accès à l’énergie, comme c’est le cas notamment en Californie. Cet Etat est un véritable gouffre énergétique, pour lequel un réseau électrique intelligent à grande échelle représenterait un véritable ballon d’oxygène.

Par conséquent, quel est le coût global de la perte de la filière énergie d’Alstom ?

Alstom n’étant pas un acteur énergéticien pur, mais un support des entreprises énergétiques, on ne peut pas réellement se rendre compte de l’impact pour l’ensemble du secteur énergétique. On va enlever une brique, avec  un risque domino certain, mais dont l’issue est encore trop imprévisible. Ce qui est certain en revanche, c’est que selon les choix de transition énergétique opérés, qui imposeront de facto un recours à un réseau électrique intelligent, et sans la technologie d’Alstom, cela nous coûtera plusieurs milliards. General Electric, qui n’est pour l’actuelle qu’un énergéticien secondaire, deviendrait un autre géant américain, qui ferait profiter de la technologie uniquement à l’économie américaine.  Si c’est Siemens, la technologie va alors à un concurrent européen dont on sait qu’il n’est pas fiable depuis qu’en 2010 il a rompu son alliance avec le russe Rosatom. Par conséquent l’argument du patriotisme européen ne tient pas. Dans les deux cas, on se trouve dans une situation de perte de souveraineté technologique et économique de la France.
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