ANALYSES

Accord nucléaire en vue ? Et pendant ce temps, les Etats-Unis préparent leur retour en Iran… dans le dos de la France

Presse
13 mai 2014
A Vienne s'ouvriront mercredi 14 mai des négociations entre les "5+1" (Etats-Unis, Chine, Russie, Grande-Bretagne, France et Allemagne) et l'Iran, concernant le nucléaire iranien. La position française, jusqu'ici très méfiante à l'égard de Téhéran, semble être contredite par la récente volonté d'ouverture de Washington. Qu'en est-il concrètement ?



Thierry Coville : Il faut sans doute nuancer la question. Il est vrai que l'on a l'impression qu'il y a une grande différence entre l'approche du gouvernement américain, qui semble avoir décidé, au-delà du nucléaire, de renouer un dialogue avec l'Iran et la stratégie iranienne de la France qui semble toujours marquée par une grande prudence (et même une certaine réticence) vis-à-vis de l'Iran. D'un autre côté, les négociations sur le nucléaire avec l'Iran (et notamment l'accord de Genève de novembre 2013 qui a organisé les négociations en cours) ont été menées de manière coordonnée par les 5+1.


Mais c'est vrai. L'impression qui domine est celle d'une France qui reste très attentiste par rapport aux ouvertures du nouveau gouvernement iranien et cela contraste avec la volonté américaine dans ce domaine. Cela va peut-être changer avec l'éventuelle ouverture du marché iranien (en cas de levée des sanctions si il y a un accord final sur le nucléaire iranien). On voit mal comment le gouvernement français pourrait justifier de ne pas vouloir développer ses relations commerciales avec l'Iran compte tenu de la situation actuelle de l'économie française ...


Les Etats-Unis auraient été amenés à signer des accords avec l'Iran, notamment concernant l'utilisation militaire nucléaire et la fin du blocus imposé. Comment vont se dessiner les rapports économiques au terme des négociations ? Sont-ils en faveurs des USA ?



Thierry Coville : Les Etats-Unis ont décidé de renouer des liens avec l'Iran. S'ils ont pris cette décision, c'est qu'ils escomptent en tirer des avantages économiques et stratégiques. Ainsi, il est probable que les responsables américains et iraniens aient commencé à échanger des informations sur différents dossiers comme la Syrie, l'Irak. On sait que des points de rapprochement entre les deux pays est la nécessité de lutter contre un ennemi commun, les mouvements salafistes et Al Qaeda. Dans le domaine économique, les entreprises américaines cherchent à revenir sur le marché iranien et elles ont commencé à mettre en place des réseaux en Iran pour cela. On peut également considérer qu'en Iran, il y a une véritable demande, de la part de nombreux décideurs des secteurs privé et public, pour développer les relations économiques avec l'ex-grand Satan. Toutefois, le retour des entreprises américaines ne se fait pas en pays conquis. Il y a maintenant beaucoup de concurrence sur le marché iranien avec la présence d'entreprises chinoises, indiennes, japonaises, coréennes, allemandes et ... françaises. Les entreprises françaises sont appréciées en Iran. En outre, elles ont mis en place des coopérations qui ont fonctionné (dans l'automobile notamment). L'idéal serait pour les entreprises françaises de renouer au plus vite les contacts et de faire oublier l'épisode des sanctions pour éviter de perdre trop de parts de marché par rapport aux entreprises américaines. Enfin, il existe toujours une opposition politique aux Etats-Unis (au Congrès et au Sénat) à une reprise trop rapide des relations avec l'Iran. Ceci peut conduire à limiter les marges de manoeuvre du gouvernement américain dans ses efforts de rapprochement avec l'Iran.


En 2012, PSA quittait l'Iran alors que le pays représentait son deuxième marché. Quelles en étaient les raisons ? Dans quelle mesure les Etats-Unis sont-ils responsables de ce départ ?



Thierry Coville : Peugeot avait alors mis en place une alliance avec General Motors, où le gouvernement américain est majoritaire depuis la crise de 2008. Il n'y a pas de preuves mais le retrait brutal de Peugeot du marché iranien (alors que PSA avait la plus grosse part de marché en Iran et que plusieurs milliers d'ouvriers français travaillaient pour le marché iranien) est sans doute le résultat de pressions du gouvernement américain. Pour les autorités américaines, il s'agissait d'imposer des sanctions sur l'économie iranienne pour faire céder les autorités iraniennes sur le nucléaire. Un autre objectif implicite était clairement d'écarter un concurrent des constructeurs américains du marché iranien et de préparer le retour de ces derniers (on sait que GM veut revenir sur le marché iranien).


Le gouvernement français de l'époque n'a pas réagi quand Washington a imposé le blocus et les sanctions sur le secteur automobile. Quelle est exactement sa part de responsabilité ?



Thierry Coville : Je pense qu'elle est très importante. En 1997, quand les autorités américaines ont menacé Total qui venait d'obtenir un contrat dans le secteur du gaz en Iran, le gouvernement français a violemment réagi et protesté. Finalement, le gouvernement américain a cédé et Total a pu travailler en Iran. Dans le cas de Peugeot, en 2012, on a plutôt constaté une absence de réactions françaises face aux pressions américaines sur Peugeot. Cela peut s'expliquer par le fait que les gouvernements de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande ont adhéré à la politique de sanctions contre l'Iran. On peut néanmoins se poser beaucoup de questions sur ce "silence" compte tenu du coût pour Peugeot et l'emploi en France des pressions américaines.


Concrètement, est-il possible à la France de retrouver sa place d'antan dans l'industrie et l'économie iranienne ? Comment ?



Thierry Coville : C'est la grande question. Les entreprises françaises sont devenues des partenaires appréciés des entreprises et de l'Etat iranien. La politique de sanctions contre l'Iran du gouvernement français a conduit à un recul des parts de marché de la France depuis 2006 et pire encore, des partenariats comme celui de Peugeot, ont été arrêtés de manière bilatérale par la France au mépris de tous les accords signés. Rien n'est perdu car les décideurs iraniens sont pragmatiques et que je le répète, les entreprises françaises ont une bonne image en Iran. Il faudrait toutefois que les entreprises françaises puissent reconstituer leurs partenariats passés le plus rapidement possible. Ceci explique pourquoi le Medef a organisé cette visite en Iran. Il s'agit maintenant de ne plus perdre de temps et de faire oublier le passé. Il serait donc bon que les entreprises hexagonales, qui sont intéressées par le marché iranien, soient maintenant totalement soutenues et sans réserves par les autorités françaises.

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