ANALYSES

Gaza : l’Amérique latine condamne-t-elle seulement Israël ?

Presse
4 septembre 2014

Le 8 juillet 2014 les soldats israéliens entraient dans l'enclave palestinienne de Gaza. Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Cuba, Nicaragua, Pérou, Salvador, Uruguay, Venezuela ont très vite exigé un cessez-le-feu et ont condamné l'intervention. Ce positionnement critique n'est pas unanime. Sans incidence concrète sur la dynamique du conflit, il n'a pas, ou peu, été signalé. Il mérite pourtant plus qu'un regard exotique ou condescendant. Il est quelque part révélateur de clivages opposant de façon croissante puissances anciennes et pays émergents.


Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a le 23 juillet adopté une résolution condamnant l'offensive militaire israélienne sur la bande de Gaza. La résolution a été votée par 29 voix contre une, celle des Etats-Unis, et 17 abstentions (celle pour l'essentiel des Européens). Les 8 Latino-américains membres du Conseil, -Argentine, Brésil, Chili, Costa-Rica, Cuba, Mexique, Pérou, Venezuela-, ont approuvé la déclaration. Réunis à Caracas le 29 juillet, cinq chefs d'Etat du Mercosur, ceux d'Argentine, Bolivie, Brésil, Uruguay et Venezuela ont « énergiquement condamné » « l'usage disproportionné de la force » par Israël dans la bande de Gaza.. Ils ont également sanctionné « les actions violentes contre les populations civiles en Israël ». « Ils ont », enfin, « appelé à un cessez le feu immédiat, à la levée du blocus affectant la population de Gaza et la restauration du dialogue, seule issue au conflit ».


Les uns et les autres ont assorti ces commentaires collectifs de déclarations et initiatives particulières. Cinq d'entre eux ont rappelé leurs ambassadeurs en Israël, le Brésil, le Chili, l'Equateur, le Pérou et le Salvador. Certains ont adopté des mesures concrètes sanctionnant Israël. L'Argentine et le Costa-Rica ont convoqué les ambassadeurs d'Israël pour leur signaler leur préoccupation. La Bolivie a inclus Israël dans sa liste des Etats terroristes. La Paz exige désormais un visa pour les ressortissants israéliens en visite ou déplacement sur son territoire. Le Brésil a gelé ses relations diplomatiques. Le Chili a suspendu la négociation d'un traité de libre commerce. José Mujica, premier mandataire uruguayen, a « exigé un cessez le feu inconditionnel et le retrait immédiat des soldats israéliens présents sur le territoire de Gaza ». « Le peuple juif », a-t-il déclaré, « a grandement contribué à la culture du monde. Il est aujourd'hui prisonnier d'une force féroce ». »Israël a le droit de se défendre. ». Mais il a perdu le sens de la mesure ».Les déclarations les plus critiques sont venues du Venezuela où le président Maduro a comparé « la bande de Gaza à un nouvel Auschwitz ».


La réaction israélienne a été plus ou moins négative selon les pays. A l'égard de trois pays nommément cités, Chili, Pérou et Salvador,. Israël a, en effet signalé « sa profonde déception ». Ces prises de position « ne peuvent », selon la diplomatie d'Israël, «que renforcer le Hamas, une organisation terroriste ». Au lieu de rappeler leurs ambassadeurs Chili, Pérou et Salvador auraient été mieux inspirés de contribuer aux efforts de la communauté internationale visant à aider Israël à protéger des civils innocents ». . Le commentaire concernant le Brésil, a été volontairement polémique et blessant. Ygal Palmor, porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères, a réservé au Brésil un commentaire particulièrement peu diplomatique. La décision brésilienne « ne reflète pas le niveau de relations entre les deux pays, elle ignore le droit d'Israël à se défendre. Il s'agit d'une lamentable démonstration. Le Brésil géant économique et culturel reste un nain politique ». (..) Le relativisme moral exprimé (par le Brésil) en fait un partenaire diplomatique marginal, qui créé des problèmes au lieu de contribuer à trouver des solutions ».


La désinvolture du ministère israélien des affaires étrangères peut se comprendre. Plusieurs pays d'Amérique centrale et la République dominicaine ont gardé le silence. Partenaires d'Israël, avec lequel ils coopèrent et commercent, ils ont choisi de rester à l'écart. Le Paraguay, pays membre du Mercosur s'est opposé à l'adoption d'une déclaration commune au sommet de Caracas, le 29 juillet. Deux grands pays de la région, la Colombie et le Mexique n'ont pas rappelé leurs ambassadeurs. Bogota et México ont tout à la fois condamné l'offensive militaire israélienne mais aussi le bombardement d'Israël par des roquettes tirées par le Hamas. Les communautés juives ont été mobilisées devant les ambassades d'Israël à Lima, à Mexico et à Montevideo. Elles l'ont souvent fait avec le soutien des églises évangélistes, en forte progression dans tous les pays latino-américains. Elles ont manifesté, du Mexique à la République Dominicaine, « pour soutenir le peuple israélien », parce que « le Dieu d'Israël est celui des chrétiens ».


Il n'en reste pas moins que le Mexique a voté la déclaration adoptée le 23 juillet par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Et que la Colombie tout en condamnant le Hamas demande la fin de l'opération israélienne, et un cessez le feu. Hormis les Etats les plus modestes Israël se trouve aujourd'hui face à une Amérique latine exigeante et critique. Cette attitude n'a rien de particulièrement surprenant. Depuis 2005 à l'initiative du Brésil, Sud-américains et Ligue arabe se rencontrent de façon régulière.


L'une des premières retombées de ce rapprochement a été en 2011 une reconnaissance collective d'un Etat palestinien. Les chefs d'Etat brésilien et vénézuélien se sont rendus au Proche Orient. Mahmoud Abbas a fait une tournée sud-américaine en 2011. L'Iran pendant toute cette période a parallèlement établi des relations pérennes avec la Bolivie, Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Il a noué un rapport positif avec le Brésil, qui en 2010 avec la Turquie a tenté une médiation sur le contentieux nucléaire avec le groupe 5+1 (l'Allemagne et les membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU). Téhéran en dépit des souvenirs difficiles laissés par les attentats anti-israéliens et anti-juifs commis à Buenos Aires en 1993 et 1994 a trouvé à la fin 2013 un modus vivendi avec l'Argentine. Israël est conscient de cette dérive latino-américaine vers le monde arabo-musulman.


Les entreprises israéliennes, en particulier celles de sécurité et de défense ont démarché avec succès ces derniers mois, Argentine, Brésil, Colombie et Equateur. Les petits pays ont été approchés à la taïwanaise, avec des projets de coopération. Mais Israël est conscient de la nécessité d'aller au-delà, pour éviter un isolement diplomatique croissant. Il est question depuis plusieurs mois d'une tournée dans la région effectuée par Benjamin Netanyahou. La crise de Gaza est venue démontrer l'ampleur de l'écart séparant Israël des Latino-américains.


Pour autant, s'agit-il seulement des Palestiniens et d'Israël ? Cristina Fernandez, chef de l'Etat argentin a fait un commentaire sur Gaza révélateur d'antagonismes plus larges. « Les fonds vautours », détenteurs d'une part de la dette souveraine, « s'en prennent à nous aussi violemment qu'à Gaza. Ce sont »a-t-elle ajouté, « des missiles financiers qui coupent des vies ». Au Brésil divers porte-paroles officieux, critiquent le deux poids deux mesures des Etats-Unis et des Européens à l'égard d'Israël et de la Russie. « La Russie doit payer pour l'Ukraine. Et Israël, à Gaza ? » Les certitudes des vainqueurs de la guerre froide les ont conduit à forcer la réorganisation du monde.


De droits d'ingérence à responsabilité de protéger, les aventures militaires se sont succédé. D'Irak à l'Afghanistan et à la Libye elles ont généré des situations chaotiques. Sans pour autant garantir la perpétuation de la centralité des Etats-Unis et de leurs obligés européens et asiatiques. L'une des conséquences encore sous-estimée de cette politique universellement intrusive aura été de reconstruire une nouvelle bipolarité. Celle d'hier, pendant la guerre froide, confrontait « l'Est » à « l'Ouest ». Celle qui se fabrique sous nos yeux génère un nouvel antagonisme. Il oppose les puissances nanties à celles qui émergent. La crise de Gaza est le terrain le plus actuel de ces grandes manœuvres. La majorité des gouvernements latino-américains ont condamné l'attaque israélienne. Ce positionnement a confirmé les choix stratégiques effectué par la majorité de ces pays depuis la guerre d'Irak.


 

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