ANALYSES

Ukraine : dissolution du Parlement… et après ?

Interview
26 août 2014
Le point de vue de Philippe Migault
Quelles sont les motivations et les conséquences potentielles de la
dissolution du Parlement ukrainien, décidée ce lundi 25 août par Petro
Porochenko, le président ukrainien ?

Petro Porochenko n’avait guère d’autre choix que de dissoudre le Parlement dans la mesure où la coalition sur laquelle il asseyait sa majorité a volé en éclats fin juillet, lorsque le parti Oudar de Vitali Klitschko et le parti des ultranationalistes Svoboda ont repris leur liberté, ne lui laissant d’autre choix que de dissoudre ou de rebâtir une coalition improbable en s’associant à des adversaires, notamment aux députés du Parti des Régions ou du Parti communiste.
Cette dissolution répond aussi aux aspirations d’une fraction de l’opinion publique ukrainienne qui répugne à voir siéger au parlement des députés du parti des régions de Viktor Ianoukovitch (l’ancien président déchu) ou du parti communiste ukrainien, qui, à leurs yeux, sont complices des séparatistes de l’Est-ukrainien. Cette volonté de purger le parlement de toute opposition représentative de la majorité des Ukrainiens de l’Est et du Sud a d’ailleurs déjà commencé à se concrétiser le 24 juillet dernier avec la dissolution par les autorités du Parti communiste ukrainien.
Pour Porochenko l’objectif est à la fois simple – retrouver une majorité parlementaire pour légiférer, réformer, négocier une sortie de crise avec Moscou – et très compliqué. D’abord parce qu’il a été élu pour faire la paix et qu’il n’a pas tenu ses engagements. Ensuite, parce qu’une partie de la Rada est hostile à toute négociation avec les séparatistes et que les partis nationalistes disposent de capacités de nuisance connues de tous. Une fois encore, hélas, cela pourrait être l'argent qui tranchera, chaque campagne législative ukrainienne s’étant toujours traduite depuis l’indépendance par l’achat de votes, la corruption, le trucage et la constitution de majorités ad hoc via la distribution de postes et de prébendes. Il n’y a d’ailleurs aucune raison que cela change puisque les leaders des principales formations politiques restent les mêmes depuis des années. Petro Porochenko en est un exemple représentatif.
Le danger, alors que l’opération dite « antiterroristes » de Porochenko marque le pas et que l’économie, déjà en faillite, poursuit sa dégringolade, est que ces élections n’accroissent encore les fractures de l’opinion publique ukrainienne. En effet, elles n’auront lieu que dans une partie seulement de l’Ukraine puisqu’elles ne pourront certainement pas être organisées dans les régions tenues par les séparatistes. Dès lors se posera la question de la légitimité de la chambre nouvellement élue. De surcroît, elles se dérouleront le 26 octobre alors que l’automne sera bien engagé, et que l’Ukraine aura un besoin sans cesse croissant du gaz russe et du charbon du Donbass. Que se passera-t-il si le scrutin provoque un regain de tensions en contexte de crise économique aigüe ? L’extension de la guerre civile, si nous ne sommes pas parvenus avant ces élections à un accord entre séparatistes et Kiev, ne peut être exclue. Des villes comme Dniepropetrovsk, Zaporozhie, Odessa, Nikolaïev… sont susceptibles de se soulever elles aussi. Car le fossé est de plus en plus grand entre Ukrainiens et la réconciliation tient chaque jour un peu plus de la gageure.

Comment peut-on analyser le « jeu » de la Russie qui souffle le chaud
(des forces russes sont suspectées d’avoir franchi la frontière) et le
froid en envoyant un convoi « humanitaire » et en en prévoyant un second
dans les jours qui viennent ?

La Russie et Vladimir Poutine ont plusieurs avantages sur les autorités ukrainiennes : si l’économie russe a enregistré un très sévère ralentissement en 2013-2014 par rapport aux années de croissance précédentes, elle reste solide, malgré les sanctions occidentales, en tout cas bien plus solide que l’économie ukrainienne. De surcroît, l’opinion publique russe, tous les sondages le démontrent (87% d’opinions favorables après l’annexion de la Crimée), est massivement unie derrière Poutine dans le cadre de sa politique ukrainienne. Contrairement à Porochenko, Poutine n’a pas de problème de légitimité et aucune opposition n’est susceptible de remettre en cause son leadership.
Le Kremlin, les Russes, ont donc les moyens de maintenir leur position sur le long terme, malgré les pressions internationales. Entre Kiev et Moscou, il y a le même rapport qu’entre un poids moyen certes appuyé par les Etats-Unis, mais déjà épuisé par les premiers rounds - et un poids lourd qui n’a même pas fait réellement parler sa puissance et peut se permettre de jouer au jeu du chat et de la souris compte tenu de la situation sur le terrain. Les séparatistes du Donbass tiennent non seulement les forces de Kiev en échec mais ils se permettent même de contre-attaquer. Moscou a, de son côté, envoyé un premier convoi humanitaire en Ukraine sans que personne ne puisse s’y opposer ni ne bouge, malgré les protestations de Kiev et de Washington parlant d’invasion. Pour l’instant la liberté de manœuvre des autorités russes est quasi-totale. Sans faire aux Américains le cadeau d’une invasion, qui serait le prétexte rêvé pour un renforcement de l’OTAN et une rupture accrue entre la Russie et l’UE, elles parviennent à défendre leurs intérêts en Ukraine par des moyens raisonnés du point de vue de la force : influence, soutien à l’opposition séparatiste, pression à la frontière, communication oscillant entre main tendue et discours de fermeté… Elles déclinent notre mode opératoire au Kosovo ou en Syrie.

Comment évolue la position de l’Union européenne sur le conflit et
quelles pourraient-être les conséquences de l’escalade des tensions
entre cette dernière et la Russie sur l’économie et la stabilité de
l’Europe ?


L’Union européenne s’est disqualifiée dans cette crise en s’alignant aveuglément sur la diplomatie américaine, prenant ouvertement parti pour un camp, celui de l’opposition à Ianoukovitch, personnage certes extrêmement corrompu et impopulaire, mais légitimement élu. En refusant de jouer le traditionnel jeu diplomatique ukrainien de la balance entre l’UE et la Russie, consistant à ne jamais se couper de l’une ou de l’autre pour mieux tirer les marrons du feu, en demandant à Ianoukovitch de choisir entre Bruxelles et Moscou, l’UE a contraint l’ex-Président ukrainien à la rupture. De la sorte, elle a poussé à leur paroxysme les tensions qui se manifestaient dans l’Ouest ukrainien et à Kiev, jusqu’à ce que l’insurrection éclate. Elle doit aujourd’hui gérer les conséquences de ses actes avec, à ses portes, un Etat de 43 millions d’habitants en faillite, dont le processus de partition est engagé sur fond de guerre civile, soit un scénario potentiellement bien plus destructeur que la situation en ex-Yougoslavie. Ce drame s’accompagne d’une rupture majeure avec la Russie compte tenu du refus de Bruxelles de prolonger le consensus, qui prévalait jusqu’ici avec Moscou, sur le statut de l’Ukraine. En conséquence l’UE est aujourd’hui marginalisée dans le cadre d’un hypothétique règlement de sortie de crise.
C’est aujourd’hui clairement l’Allemagne, et personne d’autre, qui détient le leadership politique en Europe dans ce dossier. En premier lieu parce que les intérêts des Russes et des Allemands sont étroitement imbriqués. Ensuite, parce que l’Allemagne connaît par cœur cette zone de l’Europe orientale dans laquelle elle a de tout temps exercé son influence, que Merkel a l’oreille de Poutine et réciproquement. Enfin, parce c’est le seul Etat de l’UE qui dispose encore des capacités financières pour sauver Kiev du dépôt de bilan, de la cessation de paiement. Mais puisqu’il est question de dépôt de bilan, et pour achever de répondre à votre question, je rappelle que l’UE, de l’aveu de ses plus hauts responsables politiques, est au bord de la déflation et que la rupture commerciale avec Moscou, si elle impacte la Russie, nous impacte nous aussi au pire moment. Pour tous, citoyens Ukrainiens, Russes ou Européens, il est donc temps d’en finir le plus vite possible. Parce que personne, en dehors de la Chine et des Etats-Unis, ne sortira vainqueur de ce bras de fer s’il doit se prolonger.
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